‹ Saint-Martin, le philosophe inconnu, sa vie et ses écrits, son maitre Martínez et leurs groupes d'après des documents inédits (volume 2)Chapitre 146 sur 266 · LES MODIFICATIONS · texte numérisé non relu

LES MODIFICATIONS

peu spécial en engageant un débat sur le fond et sur l'esprit général de renseignement, ce que ne ût aucun de ses camarades, il faut considérer que Saint-Martin^ à TÉcole, était plus âgé que son professeur; qu'il était ancien officier, ancien chevalier de Saint-Louis, écrivain très-admiré dans plusieurs pays de l'Europe , et trèsgâté dans l'ancien grand monde. De plus, à cette séance, ou plutôt dans cette conférence tenue aux jours où les élèves prenaient la parole pour demander des éclaircissements ou présenter des doutes et des objections, Saint- Martin ne demanda que la modification de quelques locutions exagérées, telles que celles-ci : Faire nos idées ou créer nos idées^ ces mots impliquant un pouvoir qu'il réservait à une faculté naturelle mais tout intérieure.

Pour être plus sûr de sa parole, Saint-Martin avait écrit ses objections , mais il n'avait pas pu en achever la lecture. Dans une autre conférence, celle du 9 ventôse 1795, il en présenta la suite dans une note écrite en forme de lettre. Il lut cette fois avec plus de fermeté, et demanda trois modifications nouvelles :

1^ Il voulut une reconnaissance formelle du sens moral^ avec une place distincte dans la description des éléments essentiels de la nature humaine ;

2"* n signala la nécessité d'une parole première donnée à l'homme dès la création, citant à l'appui de son opinion ce mot de Rousseau : La parole a été une condition indispensable pour l'établissement même de la parole ;

3" Il insista sur la convenance de mettre la matière non pensante à sa place véritable.

A cette secondé séance il fut mieux écouté qu'à la première, et il fit une impression qu'on put qualifier de

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religion d'État. La volonté monarchique ayant lait place à la souveraineté républicaine, chacun était appelé désormais à parier au seul nom de la vérité, de la conscience et de la raison rendues à leurs droits.

Ce n'était peut-être pas ainsi que l'avaient entendu les souverains de 1793; mais déjà la mort violente des hommes de violence avait permis de proclamer de beaux principes, et la pensée, un moment foulée aux pieds avec audace, était rendue, sinon à toute cette liberté qui iait son orgueil, mais à ce sentiment de sa dignité qui fait sa grandeur. Les deux interlocnteors, animés également de ces nobles émotions, parièrent avec une grande énergie et conqidrent une attention profonde. Il n'y avait peutêtre pas deux camps avant le débat, mais après il y eut deux partis qui les regardèrent comme leurs champions. Du moins on commenta l'incident avec toute la chaleur que comportait une lotte où se trouvaient engagées toute la philosophie et la morale, aussi bien que la religion.

Qb comprend iSuikmeiit que chacun des deux champions se soit attribué la victoire ; et si SaîntrliartÎB nous if^fHrend que les plus gnuads succès ne furent pas du e6té du professeur, il n'en faut pas conekire que les complimoits firent défaut à l'ancien ministre, an futur ambassadeur, au président à venir de la section des sdences morales et politiques de l'Institut. S'il n'en mérita pas de bien grands pour ses leçons sur l'analyse de l'entendement consignées dans les procès -verbaux de l'École, il en obtint de très-«ncères pour l'honnêteté de ses procédés dans toute cette affidre. Quant àSaint-Martîn,qui aimait ses idées et ses travaux

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à lui, en raison de la pureté de sa pensée et de Fénergie de ses convictions, il trouva jusque dans sa petite taille et dans la haute position de son antagoniste, un parallèle biblique tout fait dont il ne manqua point de s'emparer :

« J'ai jeté une pierre au front d'un des Goliaths de notre École normale en pleine assemblée, et les rieurs n'ont pas été pour lui, tout professeur qu'il est. » (Lettre du 19 mars 179S.)

II fallait des distractions et des consolations de ce genre au studieux écolier qui se rendait si régulièrement , depuis quelques mois , de la rue de Tournon au Jardin des Plantes, où se faisaient les cours de son École. 11 se trouvait peu édifié de ses leçons. Dès l'origine il avait mal auguré de cette œuvre; il n'avait cessé depuis d'en prédire la chute. S'éloignant chaque jour de son but simple et sérieux, elle ne devait pas vivre.

Dès le 9 floréal, il écrit -à son ami : a Nos écoles normales sont à l'extrémité, on les enterre le 30 de ce mois. Je m'en retournerai chez moi , à moins que je ne me gtte dans les environs de Paris, ce qui a été de tout temps mon envie. Mais, dans les secousses où nous sommes encore, peut-on former aucun projet? »

Saint-Martin, qui ne devait trouver un gtte définitif aux environs de Paris que huit ans plus tard, mais pour toujours, partit au plus tôt pour Amboise. Ce ne fut pas pour y rester, car Amboise était toujours son enfer de glace; il n'y avait aucune Uaison en son genre ^ et il en avait à Paris du commerce le plus doux. Il ne voulait donc aller dans son pays que pour y terminer quelques affaires , et retourner ensuite à Paris où « un de ses

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pour laquelle il se sentait le plus de Tocation; mais il y était trop peu préparé pour donner à son projet toute la suite qu'il méritait.

Se créer des compensations aux espérances évanouies est toujours chose difficile; mais Saint4Iartin trouva de grandes consolations dans sa correspondance et auprès de ses amis. Son esprit avait d'ailleurs trop d'activité pour ne pas se livrer immédiatement à d'utiles travaux, n fit si bien qu'en le suivant au moment même où il sortait de son école l'âme attristée, le corps brisé par la fatigue et les privations, nous arrivons, si ce n'est aux plus beaux jours de sa carrière, du moins à l'époque du plus grand développement de sa pensée.

En effet, le théosophe, sans renoncer à ses études favorites, tout à coup revint à d'autres qu'il avait déjà abordées en 1784, et s'appliqua à des questions de politique, de gouvernement, d'organisation sociale. A l'&ge de maturité où il était arrivé, et grâce aux circonstances où il s'était trouvé, ainsi qu'aux événements qui avaient mûri son esprit, il traita ces questions si délicates, mais si séduisantes aussi, avec une assurance toute nouvelle.

J'ai dit que l'École normale ayant été fermée le 30 floréal an rv, il se rendit à Amboise dès le mois de prairial. A peine arrivé, il fit comme à Paris, il y remplit ses devoirs de citoyen. Nommé membre de l'assemblée des électeurs du département dès le mois de vendémiaire, par ses concitoyens aussi satisfaits du rôle qu'il avait joué à Paris que de son empressement à revenir au milieu d'eux, il accepta sa mission malgré tout ce qu'il avait fait dans les voies de la modestie pour éviter

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leurs suffrages. Ces suffirages donnés, il y déféra avec une grande docilité.

Aurait-il fait de même si les électeurs Tavaient porté à la députation? Je n'en doute pas.

« Être électeur, ce n*est pas être député, et je ne serai employé que pendant huit ou dix jours, » dit-il à son ami de Berne. Cela prouve qu'il appréciait le temps, mais non pas qu'il eût refusé de le donner à son pays.

Mais puisque les marques de confiance qu'on lui donna en le chargeant du classement des Ûvres du district, en le désignant pour FÉcole normale et en le portant dans le oorps électoral, indiquent qu'avec les soins nécessaires il pouvait devenir le collègue de Garât dans les Chambres, pourquoi ne prit-il pas ces soins?

Par la seule raison qu'il laissait Dieu seul disposer de lui. Ce n'est assurément pas l'ambition qui lui a manqué, ce n'est pas non plus le dévouement. S'il allait à la représentation nationale, il lui était très-facile aussi de devenir le confrère de son professeur à l'Académie des sciences morales et politiques; malgré les préventions qu'inspiraient ses tendances, son mérite personnel le portait infailliblement à l'aréopage des sciences spéculatives, n ne rignorait pas, mais il respecta son priJOicipe.

En le voyant s'occuper tout à coup de qud^tîojas politiques et publier ses réflexions sur les plus graves problèmes, les plus débattus d'entre ceux du temps, on dirait bien qu'il ambitionnait sérieusement les 4^ux plus hautes positions où pouvait rappeler son génie. Et, certes, il ne faut pas dire le contraire dans la se.ule vue de ne pas le compromettre. A ses yeux, comme aux

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