‹ Saint-Martin, le philosophe inconnu, sa vie et ses écrits, son maitre Martínez et leurs groupes d'après des documents inédits (volume 2)Chapitre 169 sur 266 · CONDÉ · texte numérisé non relu

CONDÉ

paix ; de ses principes, le triomphe de ses doctrines les plus chères. Ses excès étaient des châtiments, ou voulus delà Providence, ou permis par elle. Le publiciste avait des amis visités par les épreuves de ce jugement de Dieu ; mais ses intérêts, ses relations, ses affections les plus tendres n'émurent jamais sa pensée politique au point d'y porter le trouble ou l'inconstance. Le beaupère de sa plus illustre amie, le prince de Condé, fut pour lui ce qu'il était pour la France, un ennemi. Liebisdorf a voulu un jour le rassurer sur le projet d'une prochaine invasion de la France par ce prince. Il lui marquait que Condé était incapable d'y songer sans y être autorisé par l'Autriche, et que l'Autriche n'y était pas disposée^ Il désirait que, de bouche en bouche, ces nouvelles, données de Berne, arrivassent au gouvernement, qu'il croyait inquiet. Et bien étourdi fut-il quand il reçut de Saint-Martin, qui devait servir de portevoix dans cette communication officieuse, ces fières paroles : « Je n'ai jamais eu d'inquiétude sur l'armée de Condé... Je la regarde comme une figure dont on voudroit faire un épouvantail. »

Loin de se laisser émouvoir par des considérations de ce genre, soit pour son pays , soit pour sa personne, Saint-Martin voulait à cette époque même aller jouir du calme des champs, en Suisse, à Morat, auprès de son ami. Déjà il s'était concerté avec son cher correspondant sur la forme et la teneur de son passe-port; déjà il avait pris l'engagement de visiter en passant c< la respectable prisonnière (madame la duchesse de Bourbon], » lorsqu'il changea tout à coup d'idée et ajourna son voyage au printemps de i797. Alors il commencerait sa tournée

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par Strasbourg, a où il avait, dit-il, une liaison intime. » En attendant, il allait toujoui*s se mettre en route pour visiter quelques amis et passer Thiver avec eux.

C'était soumettre la tendresse de Liebisdorf à une as* sez rude épreuve. Pour la flatter un peu, Saint-Martin lui envoya une de ces pièces de vers qu'il faisait aussi facilement qu'irrégulièrement, ses Stances sur Forigine et la destination de l'homme, composition toute didactique qui offre peu de poésie, mais des vues très-élevées. Déjà publiée, et quinze ans auparavant, cette pièce était retouchée avec quelque soin, comme le méritait un si grand sujet; mais telle que l'auteur l'envoya et telle qu'elle est restée, elle ne fait qu'effleurer la question. Sans avoir la prétention de la traiter, Saint-Martin pouvait facilement y mettre plus d'idées, plus de poésie et surtout plus de nouveauté.

En général on est surpris, au milieu d'une correspondance si sérieuse et à une époque si grave, de voir un tel théosophe oiïrir à un tel mystique une lecture aussi légère. Mais on n'est pas, avec cela, au bout des surprises qu'ils vous ménagent dans leurs lettres. En effet, de son côté, le philosophe de Morat s'occupait d'un roman. Il voulait y mettre son mysticisme, comme Fénelon avait mis dans Télémaque sa politique. C'était bien ce type qui agitait sa pensée, si modeste qu'eUe se flt devant le chef-d'œuvre de l'archevêque de Cambrai, et si humble qu'elle se crût en se rabattant sur le Voyage du jeune Anacharsis^ pour éviter une comparaison trop redoutable.

C'est un des goûts dominaits du savant Bernois, comme de beaucoup d'autres, de faire des plans d'où-

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vrages. Mais c'est aussi son habitude de s*y livrer d'abord avec un singulier enthousiasme et de s'en détacher avec froideur en fin de compte, tandis que c'est un des traits distinctifs du caractère de son ami de faire ses livres sans en parler beaucoup, d'en calculer longuement les difficultés et les moyens d'exécution, de s'y consacrer avec une admirable constance, et d'y attacher le plus grand prix. — Je fais abstraction de ses vers, dont il ne faisait que le cas qu'ils méritent.

Il est, en général, peu de vies qui soient plus d'une pièce que la sienne, et s'il y modifie un de ses desseins, c'est à bon escient. Jamais on n'a su mieux que lui subordonner les choses secondaires aux principales.

Pendant qu'il combinait ses projets de voyage en Suisse en prenant par TAlsace ou par Marseille, et s'y acheminait, en idée, par des visites faites à ses amis dans leurs campagnes^ il écrivait et polissait cet Éclair sur ^association humaine^ qui devait compléter sa Lettre sur la Révolution française et devenir le meilleur de ses ouvrages politiques. Mais tant il mit de soins et de lenteurs que le jour où tout fut mis au net et où il voulut ramasser ses feuillets pour les porter à l'imprimeur, on en était en octobre. Et alors, a C'est trop tard, dit-il à son adepte, pour voyager. »

En effet, ses amis quittaient leurs champs pour Paris. Il en fit autant, et mit sous presse, laissant là sa liaison intime de Strasbourg^ la respectable prisonnière de Marseille et son exceUent ami de Berne.

Remplir sa grande mission à Paris valait mieux que jouir du calme de Morat. L'état moral de Paris réclamait le théosophe, et l'on y avait besoin de lui plus qu'en

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Alsace ou en Provence* Paris était une a autre Babylone, perdue de mœurs, d

Cependant Saint-Martin y trouva tant d'amis et de travaux qui Ty retinrent, qu'il gémit du fardeau et de la multiplicité de ses occupations, comme ferait un ministre à portefeuille dans FËtat le plus constitutionnel du monde.

Ses vrais amis de Paris, qui étaient-ils ? Était-ce déjà Gilbert, le médecin des armées , à qui il s'attacha plus tard au point de lui léguer ses livres? Était-ce encore Gombault, l'ancien magistrat au conseil des aides, dont il cite souvent le nom? Étaient-ce d'anciens camarades, des condisciples de Bordeaux ou des disciples ?

Nul n'avait plus de relations sérieuses que lui, ni de relations moins exclusives. Toutefois, ce n'étaient plus toutes ces grandes dames d'autrefois qui préoccupaient alors sa pensée. Il est vrai que l'illustre prisonnière de Marseille, a la princesse infortunée qui cherchait naguère encore un asile comme une colombe égarée, » finit cette année même par retrouver des châteaux et des terres en attendant des palais, mais en ce moment elle résidait obscurément à Petit-Bourg. D'autres, comme l'incomparable Charlotte de Bœcklin, qui habitait toujours dans le pays de Bade sa hutte de Diersbourg, n'étaieût pas encore rentrées en France. On ne trouve donc pas d'amitiés féminines un peu en relief à cette époque de sa vie ; on remarque, au contraire, une sorte de retour vers ses affections viriles. Il renoue ses relations avec le comte de Divoune , errant en Suisse, en Allemagne et en Angleterre, tout dévoué aux mystiques écrits de Lav, mais heureux d'apprendre de Saint-

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