‹ Saint-Martin, le philosophe inconnu, sa vie et ses écrits, son maitre Martínez et leurs groupes d'après des documents inédits (volume 2)Chapitre 171 sur 266 · AMIS · texte numérisé non relu

AMIS

turelles... De Faveu de ceux à qui j'en ai fait part (lu dés fragments], il s'y trouve déjà quelque eau salutaire pour radfralchir l'ardeur de la soif... »

(( Quand cela sera fait, si on le juge digne de l'impression , et que les moyens pécuniaires nous soient rendus, je le publierai... » Et ici, de nouveau, un regard vers le grand mystique dont nous venons de parler.

« Votre ami Young est bien obligeant de m'accorder sa bienveillance pour mon simple désir qu'il lise son compatriote Bœhme... »

Young, le célèbre théosophe, l'ami de Gœthe et de Lavater, était avec Frédéric de Meyer, H. de Schubert, François de Baader et Justinus Kerner (l'auteur de la Visionnaire de Prévorst), un des plus sincères admirateurs de Saint-Martin en Allemagne. Il ne suivit pas beaucoup le conseil du théosophe de lire Bœhme. Ses prédilections le portèrent, d'abord vers Saint-Georges de Marsay ; puis vers Swedenborg et enfin vers la Bible seule .

« Quant à sa surprise que j'aie pu m'occuper ainsi pendant les affreux orages qui ont déchiré ma patrie depuis huit ans, elle cesseroit s'il avoit, comme moi, vu les choses de près ; s'il savoit qu'il y a eu des cantons de la France qui à peine se sont aperçus de l'orage, et que mon pays natal a été du nombre. Cependant je ne puis nier la surveillance particuUère de la Providence à mon égard dans ces temps désastreux. )>

Le moyen de trop presser et d'attirer en Suisse, comme malgré lui , un homme que la Providence se chargeait elle-même de si bien conduire ! Son ami le sentit. D'ailleurs, Liebisdorf fut si charmé du nouvel écrit de Saint- Martin qu^il se résigna encore une fois et calma ses

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impatiences comme il put. Mais il en attendait Tauteur avec d'autant plus de vivacité qu'il espérait voir son enthousiasme pour l'écrivain plus partagé.

Il le fut en Suisse et dans le Nord plus qu'en France, et à Lyon et à Strasbourg plus qu'à Paris. Saint-Martin lui-même manda cet effet dans la même lettre.

a Mon ouvrage {Y Éclair) ne fait aucune espèce de fortune , si ce n'est auprès de quelques bonnes âmes comme la vôtre. Le reste rougirait d'y jeter les yeux. Il y a cependant quelques journaux qui en ont dit du bien. Mais c'est une faible recommandation. Au reste, je m'y suis attendu d'avance; j'ai fait cet ouvrage pour le compte de mon interne, et non pas pour celui de mon externe, et je suis bien tranquille sur mon payement.

a Je vous en adresse trois exemplaires : un pour vous, un pour notre ami Divonne, et l'autre pour qui vous voudrez. »

V Éclair méritait, non pas une destinée plus brillante, mais un examen plu sérieux. Il y avait tant d'àmes souffrantes et blessées par les malheurs du temps, les persécutions , les supplices, l'exil , la gêne, la pauvreté, l'absence de la plus efficace des consolations; il y avait tant d'esprits élevés, d'écrivains courageux, peu satisfaits d'une littérature où la religion était à peine mentionnée pour mémoire, quand elle n'était pas bannie tout à fait, qu'on ne comprend pas bien comment d'aussi belles pages que celles de Saint-Martin ont pu passer presque inaperçues. Sans doute beaucoup de gens en voulaient encore à la religion et à l'Église, contre lesquelles il était encore un peu de mode et de tradition de s'élever; mais cela était déjà bien passé dans les régions

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sereines. Et si, dans leurs imprudentes ardeurs, quelques ministres des autels avaient jadis fait trop grande leur part dans les affaires du monde, pourquoi ne pas profiter des lumières du jour pour la faire juste ? D'ailleurs , Saint-Martin , qui n'exagérait pas en faveur du clergé, qui donnait au contraire dans les idées opposées, aurait pu plaire par ce côté. 11 partait en religion comme en politique du point de vue humain, du point de vue psychologique, que dès lors on semblait préférer, et qu'on a définitivement préféré depuis en morale et en général dans toute la philosophie. Et il était éloquent. Comment ne pas écouter un homme qui vous dit :

a Ce sera toujours Tàme humaine qui me servira de flambeau; et, cette lampe à la main, j'oserai marcher devant l'homme dans ces obscurs souterrains où tant de guides, soit trompés, soit trompeurs, l'ont égaré, en l'éblouissant par des lueurs fantastiques, et en le berçant jusqu'à ses derniers instants avec des récits mensongers, mille fois plus pernicieux pour lui que l'ignorance de son premier âge. Les publicistes n'ont écrit qu'avec des idées dans une matière o\\ ils auraient dû n'écrire qu'avec des sanglots, sans s'inquiéter de savoir si l'homme sommeillait ou non dans un abîme. Ils ont pris les agitations convulsives de sa situation douloureuse pous les mouvements naturels d'un corps sain et jouissant librement de tous les principes de sa vie; et c'est avec ces éléments caducs et tarés qu'ils ont voulu former l'association humaine et composer l'ordre politique... Je suis le premier qui ai porté la charrue dans ce terrain, à la fois antique et neuf, dont la culture est si pénible, vu les ronces qui le couvrent et les ra-

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cines qui se sont entrelacées dans ses ^profondeurs. » Nous l'avons dit, pour faire valoir tout leur prix à des vues alors si rares et si élevées, il a fallu le style de M. de Maistre, Tascendant de sa position et la faveur des circonstances, la Restauration.

Quant au nouvel ouvrage qui devait succéder à YÉ^ clair j et qui empêchait Saint-Martin de se rendre aux vœux de son ami à l'époque convenue, ce n'était plus un écrit politique, c'était un traité de philosophie religieuse. Saint -Martin, pressé au sujet de son contenu par l'ami qui vivait de chacune de ses pensées, évita de s'expliquer sur la nature de son travail, mais il répondit avec une grande sincérité sur le succès qu'il pouvait espérer. « Il ne se flattait plus d'être écouté dans son pays. On y prêchait dans le désert, en demandant que la politique ne fût pas séparée de la morale; mais, à la demande de ses amis et au nom de sa mission, il ferait de son mieux. » N'entrant dans aucune indication précise, il surprit assurément Liebisdorf en le priant de garder pour lui seul ce qu'il lui en disait. Rien ne peint mieux sa discrète pensée et son esprit de réserve.

Cet ouvrage très-futur n'était pas non plus la véritable raison qui l'empêchait de faire le voyage tant promis. Nulle part ailleurs il ne l'eût médité plus à son aise que sous les frais ombrages qui bordent le lac si placide-'âe Neufchâtel. A la manière même dont il ajourne sans cesse, on voit qu'il est partagé entre des désirs qu'il aime à montrer et des obstacles qu'il ne veut ni dire ni laisser entrevoir. Le passe-port pris, il avait d'abord trouvé la saison trop avancée; le printemps venu, il lui avait fallu distribuer Y Éclair. Cette distribution

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