‹ Saint-Martin, le philosophe inconnu, sa vie et ses écrits, son maitre Martínez et leurs groupes d'après des documents inédits (volume 2)Chapitre 195 sur 266 · LES MIROIRS DIVINS · texte numérisé non relu

LES MIROIRS DIVINS

Ainsi rien de plus élevé cfue le point de départ. J'ajoute encore, rien de mieux enchaîné que toute cette introduction.' Mais avec la fin de ce morceau s'évanouissent la méthode, Tordre et l'harmonie de la pensée, et tout à coup se suivent une longue série d'assez courtes réflexions sur toute espèce de choses : l'athéisme, une pensée accordée aux animaux, l'organisation des êtres et la source de leurs propriétés, etc. En un mot, le reste n'offre d'autre liaison que ces faibles analogies qu'avec beaucoup d'esprit on trouve à tout. A une notice sur l'amour universel suivie d'une autre sur l'état primitif de l'homme, l'auteur en rattache une autre sur l'esprit des miroirs divins, ou « la raison pour laquelle Dieu a produit des millions d'étres-esprits où il se mire et apprend à se connaître. Car il ne se connaît que dans son produit : son centre est éternellement enveloppé dans son ineffable magisme. »

Qu'on remarque cette théorie si étrange. J'en ai signalé ailleurs la singulière analogie avec la doctrine de Schelling, qui a pu la puiser, comme Saint-Martin, dans les conceptions trop panthéistes de Bœhme.

II est impossible de se faire, sans l'avoir lu, une idée d'un livre où il s'agit de tout, et impossible d'en donner une sans le copier. 11 y est question même de la danse et de la propriété du café. Mais il est impossible aussi de marquer suffisamment toute la richesse et toute la profondeur des aperçus que l'auteur y sème d'une main aussi habile qu'elle est énergique.

L'année suivante l'auteur pubUa son dernier ouvrage orignal, le Ministère de F Homme-Esprit ^ qui n'offre rien de nouveau, rien qui n'ait été indiqué ou ébauché

33^ LE MlNISltlRE

clfips les écrits précédepts, m^^i^ gui porté à la foi^ im cachet de recueillement et de clarté qu'aucup autre x^ç présente au même degré. C'est le chant du cygne du tbéo^ôphe d'Amboisé.

/ 'Il y enseigne le vrai ministère que l'homme doit / exercer sur la terre : se régénérer lui-même et les autres, c'est-à-dire répéter dans sa personne l'œuvre que le Christ a remplie dans l'humanité. C'est ce qu'il appelle, en formule théosophique, rendre le Logos ou le Yerbe à l'homme et à la nature : car la nature, qui a perdu sa gloire primitive par la chute de l'homme, attend sa réintégration, sa palingénésie, comme disait Charles Bonnet, de celle de l'homme. Si c'est là un rêve, du moins il est sublime. On sait le rôle que Saint-Martin i\ç cesse d'assigner à l'homme. Au sein de l'univers, il ex^plique la nature des choses ; ce n'est pas celle-ci qui explique l'homme.

Je l'ai dit, après tant d'écrits consacrés à la question religieuse et à la mission morale de l'homme sur la terre, on ne s'attend pas àce que l'auteur vienne donner, dans une composition suprême, des solutions inattendues ou des doctrines nouvelles. Mais on remarque dans cet écrit un grand pas vers la langue reçue et le style intelligible. C'est toiyours encore Jacques Bœhme qui inspire la pensée de sou disciple ou la féconde ; on $ent toujours que deux étrangers, . un Portugais et un Allemand ont un peu façonné l'intelligence si lucide de Saint-Martin, mais on sent aussi qu'aucun des deux ne dirige plus sa plume. Son langage est moins étrange ici qu'en aucun de ses autres écrits, et cet ouvrage est, pour ainsi dire, en français de France, ce même Précis

DE l'homme. 323

que ses bons conseils avaient empêché Liebisdorf de publier en français de Berne. La franchise de Saint* Martin, après avoir détourné son ami d'un travail audessus de ses forces, a noblement réparé le tort qu'elle aurait pu faire aux lecteurs français : ils pourront lire le Ministre de r Homme-Esprit mieux que le Précis,

Toutefois Saint-Martin est loin de donner son livre pour un résumé de Bœhme, et il a raison : c'est son ouvrage le mieux fait. L'objet en est sa grande affaire , sa mission : il veut fixer les regards de la famille humaine sur la source de ses maux et sur ceux qu'elle doit faire cesser sur la terre; car, étant l'image du principe suprême, elle doit y faire ce que son type fait dans l'univers.

On le voit, ce sujet est trop vague à force d'être trop vaste. Au fait, l'auteur le restreint au seul point de vue moral, et celui-là il le traite en maître, d'un style souvent admirable. Simple moraliste, laissant là ce qui faisait précisément l'objet de sa plus grande ambition et de sa haute passion, la méta^^iysique et en particulier la pneumatologie, Saint-Martin occupait un des premiers rangs entre les écrivains de son époque. Jusqu'ici je l'ai suivi dans ce qui a fait son amour et son travail. J'ai peu insisté sur son style, qu'il négligeait comme chose extérieure et secondaire ; mais il faut bien, en parlant de ce volume, nous apercevoir un peu des progrès de son discours. Après l'avoir entendu si souvent sur des sujets abstraits, suivons-le un moment esquissant une scène de la nature, scène sur laquelle il ne s'arrête pas et qui n'est pour lui qu'un moyen de faire comprendre sa pensée, mais scène qu'il jette sur un coin

Page 1