CHAPITRE XXm
Les derniers travaui de Saint-Martin : les traductions. — Maine de Blran. — Les nouvelles relations des dernières années : madame la comtesse d'Albany, madame la baronne de Krudcner. — L'entrevue de Saint-Martin avec Chateaubriand. — Saconrérence avec M. de Rosse). — Sa mort, à Aunay, chez le comte Leuoir-LAroctie. — Ses dcTnières paroles recueillies par M. Gence.
Saint-Martin fit paraître encore, en 1802, sa traduction des Trois Principes de l'essence divine en deux volumes in-8^, et mit la dernière main, en 1803, à sa traduction des Quarante Questions sur l'âme et à celle de la Triple Vie de l'homme^ qui ne devaient voir le jour qu'après sa mort, en 1807 et en 1809.
Ces différentes traductions , comme celle de Y Aurore naissante^ il les avait faites avec le plus grand soin, avec une constance à toute épreuve et un amour croissant pour Tauteur. Il les accompagna de préfaces trè&-explicatives. Dans celle àiàs Trois Principes il signala cette œuvre comme la plus importante de celles de Bœhme , comme un tableau complet de toute sa doctrine.
La France, la dernière venue dans cette carrière de versions, put alors entendre le plus grand métaphy-
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sicien d'entre les mystiques chrétiens aussi bien que rAUemagne, la Hollande et TAngleterre, qui avaient commenté ou traduit Bœhme dès le dix-septième et le dix 'huitième siècle. Mais Tépoque où les œuvres du philosophe teutonique parurent en français n'était pas favorable à ces études de luxe. L'attention était absorbée parles conquêtes de la guerre et de la paix, la création de l'ordre et du gouvernement régulier. Les hautes études renaissaient, il est vrai, mais c'était réellement l'ère des sciences exactes. L'art de fabriquer le salpêtre avait encore le p^as sur celui d'éplucher un syllogisme, et l'artillerie primait de beaucoup la métaphysique.
Les sciences ne jettent jamais leur éclat — et celui de l'époque fut grand — sans que la philosophie s'en illumine la toute première, quand même ce n'est pas elle qui allume le flambeau , et bientôt la philosophie célébra sa renaissance ; mais ce fut vers le plus nécessaire qu'on se porta, vers la logique, qui est de tous les temps et toujours la même tant que l'humanité ne change pas. On passa de là à la psychologie, qui offre toujours le même intérêt, puisqu'il y est toujours question de nous-mêmes, et de nous tels que chacun se comprend assez facilement avec un peu d'attention. On allait vite, mais on n'en était pas encore au besoin du luxe philosophique, à cette haute spéculation qui est l'aristocratie des éludes morales, et qui, affaire du petit nombre, demande un recueillement que ne comportent pas les époques de crise.
Ainsi, venues un peu prématurément, les œuvres de Bœhme , traduites par Saint-Martin , manquèrent leur entrée parmi nous. Et, comme pour justifier Saint- Martin avertissant son ami de Berne do peu d'accueil
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que trouverait en France son Précis^ si généreusement projeté, elles passèrent comme inaperçues. Peu accueillies à leur apparition première, jamais elles ne se sont relevées depuis. Même auprès des professeurs d'élite, elles n'ont pu vaincre encore l'espèce d'indifférence apparente, si ce n'est l'antipathie réelle, qu'elles ont rencontrée auprès de nos maîtres dès leur début. Mal écrites d'ailleurs, pleines de négligences, d'expressions impropres, communes ou même grotesques, abondantes en répétitions fastidieuses, elles sont antipathiques à notre goût. Notre goût, qu'on ne l'oublie pas, c'est nous-mêmes. Mais chargées d'une vraie richesse d'idées et empreintes d'une élévation naturelle et d'une grandeur originale, ces œuvres enchaînent quiconque ne se laisse pas rebuter par leurs formes défectueuses et par leurs impénétrables obscurités. Leur attrait est dans de singulières hardiesses de style et de pensée. 11 n'est pas d'autres livres de l'époque qui aient cet attrait au même degré* Si l'on aime la nature humaine pleine du sentiment de sa spontanéité, de sa liberté et de sa plus entière indépendance, cette nature, on l'a ici sous une forme unique. Car elle se dit soumise à la foi de l'Évangile de la manière la plus absolue et se croit inspirée jusque dans un ordre d'idées qui d'ordinaire n'appartiennent qu'au domaine de l'observation scientifique : en effet, Bœhme assure qu'il n'écrit rien, si ce n'est d'après les lumières, les injonctions du ciel. A l'entendre, il n'obéit même qu'à regret à ces dictées de l'esprit divin, et les met par écrit uniquement par obéissance.
C'est dans ce sens qu'il aborde d'un ton de maître, avec une sainte humilité et pourtant avec une ferme as-