SAINT-MARTIN ET KANT. 41 S
en naitdans sa pensée. Elle est grave. Car cette conception-mère fausse sa théorie sur Dieu, sur Thomme, sur le monde^ et jusque sur le bien lui-même. Elle fausse sa pensée sur Dieu , car il substitue Dieu dans Thomme à rhomme luinnéme. Elle la fausse sur Thomme, car elle lui ôte sa sève et sa vie propres pour les donner à Dieu Tune et l'autre. Elle la fausse sur le monde, car il confond le monde avec le mal (Portr., 651), dont le monde n'est ni l'auteur, ni l'œuvre, ni même le théâtre exclusif, puisque le bien y tient sa place. Enfin cette erreur fausse sa pensée jusque sur le bien lui-même, car il le dénature singulièrement, puisqu'il substitue au bien la loi, et à l'amour du bien conçu en lui-même l'amour de la loi divine. C'est-à-dire qu'il commande la soumission de la volonté humaine à une autre volonté. Or cela amène et cela implique même, qu'on en convienne ou non, l'abdication du libre arbitre, qui est l'unique fondement de toute moralité et sa seule garantie possible.
Ce n'est pas, certes, que par sa conception fondamentale le penseur mystique veuille sciemment abaisser l'homme. S'il le prive ainsi de ce qui fait sa gloire et sa dignité, en sacrifiant sa volonté propre à la volonté de Dieu, c'est au contraire qu'il veut trop l'élever. Voilà ce qui l'égaré. Moraliste sublime, mais malheureux, il se perd comme son plus illustre contemporain , Kant. Seulement le théosophe et le philosophe pèchent en sens contraire : l'un soumet la raison à une loi qui n'est pas la sienne, l'autre la fait à la fois créatrice de la sienne et de celle du monde moral tout entier.
Saint-Martin se livre à une série d'erreurs non moins graves, c'est-à-dire qu'il se laisse entraîner dans tout
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un ensemble de faux cultes, tous respectables dans leur origine, mais tous pleins de périls dans leur développement excessif.
Le premier de ces faux cultes, c'est sa déférence exagérée pour deux de ses maîtres, idolâtrie qui lui inspire le mépris de tous les autres et celui de la science ellemême, ce qui altère jusqu'à l'idéal de ses aspirations éthiques.
Saint-Martin, le philosophe qu'attestent les belles pages de ses écrits et sa polémique avec son professeur d'analyse, le penseur original fait pour répandre les plus vives lumières sur les problèmes de l'éthique, comme sur ceux de la métaphysique, devait se tromper peut-être sur ce grave sujet moins que tout autre. Chrétien pieusement élevé dans ces vérités éternelles qui ont servi de guides et de juges à tant d'esprits déçus ailleurs , il avait le goût et l'amour des saintes Écritures. Ne nous dit-il pas lui-même : « Tous mes écrits ont pour objet de prouver que nous ne pouvions avoir quelque confiance en nos doctrines qu'autant que nous avions mis notre esprit en pension dans les saintes Écritures.» ]VJais tous ces avantages, lumières de la science, facultés de son esprit, indépendance de sa pensée, il les abdique, tantôt entre les mains de Martinez de Pasqualis, tantôt entre celles de Jacques Bœhme, au point de rompre souvent au même degré avec l'autorité de la raison et avec celle de la révélation, voilant son regard, ici devant les éblouissements de la théurgie, là devant ceux de la théosophie, et tombant alors dans ces exagérations de langage panthéiste qui choquent également la saine théologie et la philosophie un peu se-
l'ame et l'esprit. 417
vère. Ni les sciences exactes, ni les sciences naturelles ne lui sont étrangères ; mais il professe pour la science des choses ou des rapports terrestres une telle antipathie, qu'elle prend les accents, ici du dédain, ailleurs du fanatisme. Dès sa jeunesse il s'est dit : « C'est mâcher à vide que de courir après la matière. J'ai vu les sciences fausses du monde, et j'ai vu pourquoi il ne peut rien comprendre à la vérité : elles ne mettent en jeu que les facultés inférieures. Pour les sciences humaines, il ne faut que de l'esprit : elles ne demandent pas d'âme ; tandis que pour les sciences divines il ne faut point d'esprit, parce que l'âme les engendre toutes. » Qu'est-ce à dire? N'y a-t-il du divin que dans l'âme? n'y en a-t-il point dans l'esprit? L'esprit ne serait il pas immortel? l'âme seule le serait-elle? Dans la bouche d'un théurgiste qui unit Dieu et l'homme à ce point que. la création de celui-ci n'est pas une séparation, cette distinction est étrange. Si la création de l'homme n'est pas une séparation d'avec Dieu, pourquoi diviser d'une manière si absolue la science humaine et la science divine, assigner l'une à l'esprit et l'autre à l'âme? Sans doute on peut distinguer l'âme de l'esprit, c'est-à-dire de l'activité intellectuelle de la pensée; c'est là ce que fait tout le monde ; mais l'intelligence ou l'esprit est-elle autre chose que l'âme pensante? Non, certes. Un philosophe moderne qui a des théories d'une telle originalité qu'il touche quelquefois de trop près au matérialisme, mais qui n'est pas matérialiste, associe cette activité intellectuelle, la pensée ou l'esprit, à son organe le cerveau, au point de les faire vivre et mourir ensemble. Suivant lui, l'âme est le Divin qui apparaît en nous aussi bien qu'en
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chaque partie de Tunivers. Ce divin, s'unissant à notre existence individuelle, agit en nous et y constitue ce qui est éternel. Et cela n'est ni d'une doctrine bien pure, ni d'une doctrine très-solide, mais cela a le mérite d'être très-net; seulement, si ce n'est pas le panthéisme, c'est une nuance de cette redoutable hypothèse qui sans cesse renaît sous une forme ou sous une autre; et si je ne veux pas dire que la théorie de M. Huschke ait été celle de Saint-Martin^ du moins cité -je celle du philosophe allemand pour montrer où aboutissent ces spéculations que la raison désavoue. Ce que veut Saint-Martin, c'est de faire voir le rôle que le sentiment joue en matière de foi; c'est ce qu'a si bien enseigné un ingénieux penseur de Berlin, Schleiermâcher. Mais s'il est loisible à chacun de distinguer l'esprif considéré comme intelligence de l'âme prise comme sentiment, nul ne peut insinuer que l'âme seule sans l'intelligence engendre d'elle-même les sciences divines. Séparée de l'esprit ainsi défini, c'est-à-dire de l'intelligence, l'âme n'engendre point de science du tout, et les sciences divines moins que toute autre. Ce qui seul est vrai, c'est que toutes les sciences ne mettent pas en jeu les facultés de l'âme au même degré , et que la religion aime à en rencontrer un certain ordre qu'elle développe, et qui à leur tour la servent d'une façon mer^'eilleuse. Est-ce là le privilège de certaines âmes, à Texclusion de toutes les autres ? Non ; car, s'il tombe bien sous le sens qu'aucune âme humaine n'engendre d'elle-même les sciences divines, il tombe sous le sens aussi qu'il n'est aucun esprit humain qui ne soit fait pour en saisir les éléments essentiels. La justice, cette
l'idéal altéré. 419
loi suprême des choses divines et humaines, le veut; et s'il était une seule intelligence qui, à Tétat normal, fût incapable de prendre sa part à l'héritage commun de tous, il y aurait vice organique dans l'ordre moral du monde. Ici encore Saint-Martin s'égare. Au lieu d'admettre cette communauté de dons et cette fraternité suprême de tous les hommes qui est inscrite dans la nature même de leur être, il pose des privilèges; et, au mépris de la révélation comme de la raison , loin de se contenter avec le plus exigeant des apôtres d'un progrès qui aille croissant en nous jusqu'à nous faire atteindre à la parfaite stature du Christ, il en rêve un qui aille même au delà. Or, tout' excès se venge : si le sceptique s'égare en stérilisant ses facultés réelles, le mystique se perd en s'en donnant d'imaginaires. Et c'est ainsi que le théosophe, dans tous les temps , à force d'exalter les puissances de l'âme et son rapport primitif avec son principe, fausse la nature de l'homme, sa grandeur et sa dignité. A force de dédaigner sur ces questions fondamentales les lumières de la foi comme celles de l'esprit, Saint-Martin abdique ensemble la science humaine et la science divine en faveur d'une théorie chimérique. Et ce n'est pas à sa métaphysique que s'arrêtent ses aberrations, elles frappent sa morale elle-même, c'està-dire ce qu'il importe le plus de préserver d'erreur. En effet, visant trop haut en se portant par un élan de transcendance téméraire au-dessus de l'horizon éclairé par la science , Saint-Martin altère lui-même la pureté de l'idéal qu'il avait si généreusement fixé à ses aspirations éthiques : il se plonge dans des nuages où son œil ne voit plus avec une sufBsante clarté.