LES OMBRES
Cette première aberration devient la mère d'une série d'autres, et donne une fausse direction à ses œuvres comme à ses affections ; elle projette sur sa vie des ombres qui étonnent dans une carrière si pure, et affligent les sympathies qu'elle obtient partout. Elles constituent peut-être le plus grand intérêt de toute étude sur sa vie, et, dans tous les cas, le tourment spécial de la nôtre.
Mais, s'il n'est pas de vie humaine où l'affinité des vertus et des vices et la facile naissance les uns des autres, se voient mieux que dans celle de Saint-Martin, il en est peu qui soient plus instructives au point de vue du gouvernement de soi, la plus belle et la plus haute de toutes les leçons que les diverses générations qui se succèdent sur ce globe soient appelées à se donner les unes aux autres. La découverte des erreurs de notre théosophe est aisée, et rien n'est plus à jour que ses vertus. 11 a vécu soixante ans, et il est mort enfïmt. Toute sa vie a été d'une pièce; toutes ses fautes tiennent à une seule, et toutes ne sont qu'une grande erreur, à ce dédain pour la science qui a séduit sa pensée au nom de la religion elle-même. Elles sont graves pourtant. Le mépris des lumières se venge profondément dans un homme de haute méditation, doué d'une ardeur si vive, d'un amour-propre si naïf, d'une imagination si puissante.
En effet, toutes les fautes de Saint-Martin découlent d'une seule, mais qui, si grave qu'elle soit, n'est qu'un malheur. Avide d'instruction et en ayant cherché d'abord dans les écrits les meilleurs, ceux d'Âbbadie, de Bacon, de Descartes, les principaux des philosophes, il est tout à coup entraîné dans une association secrète qui