‹ Saint-Martin, le philosophe inconnu, sa vie et ses écrits, son maitre Martínez et leurs groupes d'après des documents inédits (volume 2)Chapitre 248 sur 266 · LES FROIDEURS · texte numérisé non relu

LES FROIDEURS

çoit guère ; cela n'était ni bon à penser ni bon à dire. 11 le fait avec une admirable simplicité. « On me dit toute la journée dans le monde, s'écrie-t-il, telle idée, telle opinion sont reçues ; on ne sait donc pas qu'en fait d'opinions et d'idées philosophiques, j'aime beaucoup mieux les choses qui sont rejetées que celles qui sont reçues. » (Portr., 440.)

Cette époque, il est vrai, était celle des idéologues et des sensualistes , de Destutt de Tracy et de Garât; des matérialistes et des athées , de Sylvain Maréchal et de Lamettrie; mais c'était aussi l'époque de Laharpe et de Chateaubriand; celle de plusieurs des princes du spiritualisme mystique , de Young Stilling, d'Eckartshausen, et celle de Lavater lui-même, dont Saint-Martin reconnaît les qualités morales si éminentes, et qui n'obtient toutefois de lui, en fin de compte, qu'un certificat aussi modeste que Laharpe et Chateaubriand, a II eût été fait pour tout entendre, s'il avoit eu des guides, » dit-U.

Qu'à son point de vue Saint-Martin professât peu d'estime pour certaines classes de philosophes (Portr., 931) ou de ministres de la reUgion, cela se comprendrait; mais qu'il les condamne en masse, les uns comme les autres (Portr., 340, 399), sans proportionner ses dédains à la nature des aberrations qu'il leur reproche, cela ne se comprend pas. En général, rien, pas même l'amour si ardent qu'il porte à Dieu, ne semble excuser les froideurs qu'il affecte pour tout le monde. Du monde il fait trois classes : les fous, les enfants et les méchantes bétes. (Portr., 1012.) Des deux lois sacrées : Tu aimeras ton Dieu de toute ton âme, et ton prochain comme toi-

424 LES C0NJ)AMNAT10KS.

même, il ne veut accepter systématiquement que la première. «Mon âme dit quelquefois à Dieu : Sois tellement à moi, qu'il n'y ait absolument que toi qui soit avec moi.» (Portr., 241.) Dieu, s'imagine-t-il, ne veut pas qu'il fraye avec d'autres que lui « pour la communication et la confiance. » (Portr. , 1 54.) Et avec qui frayer? <cLes hommes, pour Saint-Martin, ^oni presque tous à l'état d'insectes enfermés dans de la glu ou dans des gommes , et dans ces fossiles transparents que l'on rencontre dans la terre. » (Portr., 191 .) « Le monde, n'ayant d'esprit que pour être méchant, ne conçoit pas qu'on puisse être bon sans être bête. » (Portr., 242.)

Cette franche boutade n'atteste-t-elle pas, d'ailleurs, la puissance et la profondeur d'une affection réelle?

Saint-Martin sait bien se reprocher un peu de n'avoir pas aimé comme il aurait dû ; mais il sait ce qu'il a été obligé de rétrécir son cœur au point de faire douter qu'il en eût un. » D'ailleurs, comment l'aurait-il donné à des gens « qui ne l'auroient pris que pour l'ensevelir dans leurs ignorances, leurs faiblesses et leurs souillures?» (Portr., 313.)

Si justes que soient ces critiques, peut-être valait-il mieux les renfermer en son cœur ; du moins^ de la part d'une âme aussi délicate, est-on blessé, même au nom du goût, de voir que les femmes elles-mêmes sont comprises dans ces sévérités qui affectent les plus libres allures, a La matière de la femme est encore plus dégénérée et plus redoutable que celle de l'homme, » dit Saint-Martin. Et il se sait heureux de ce qu'une voix intérieure lui dise, bien au fond de son être, qu'il est d'un pays où il n'y a pas de femmes. (Portr., 468.) Son

LE JÉRÉMiE. 425

antipathie pour cette « matière dégénérée » va jusqu'à l'épigramme : « Il faut être bien sage pour aimer la femme qu'on épouse, et bien hardi pour épouser la femme que Ton aime. »

On le voit, tout cela se tient. A cette sorte de culte pour deux maîtres dont il s'exagère le mérite, la science comme le génie, mais qu'il considère comme des instruments de Dieu , tient cette sorte de culte pour leur disciple qu'il envisage comme un objet de prédilection de la part de Dieu. Et à ce respect pour sa personne et sa pensée qui le sépare du monde entier, en particulier des femmes dont il se croit si loin, mais qui jouent un si grand rôle dans sa vie, répond parfaitement le culte de Saint-Martin pour sa mission.

Elle est très-haute : il lui faut rappeler l'humanité devenue roc ou démon , de ses erreurs vulgaires aux vérités supérieures. Aussi c'est à côté, si ce n'est audessus, d'un des plus grands prophètes de l'inspiration hébraïque, que Saint-Marlin se voit amené à mettre son œuvre, ail n'est pas seulement le Jérémie de Jérusalem, il est celui de l'Universalité. » (Portr., 979.)

Saint-Martin a , de son influence , la même opinion que de sa mission. Dans une autre comparaison, perce avec une égale naïveté cette mauvaise petite traîtresse, cette amitié de soi que tant d'auteurs cachent si mal. Chateaubriand, qui s'y connaît, dit que » de toutes les vanités ce serait la plus ridicule si ce n'en était pas la plus béte. » Elle éblouit Saint-Martin, au point de mettre tout simplement l'effet qu'il attend de ses livres en balance avec celui que peuvent avoir tous les autres. « Il n'a écrit les siens qu'afin d'apprendre à ses lec-

426 LKS LIVRES.

teurs de laisser là tous les livres. » S'il ajoute, même les miens, cela est de bon goût, mais cela ne change rien au jugement. Peu lui importe, d'ailleurs, qu'il voie ou ne voie pas , de sou vivant , l'effet qu'il attend de ses écrits, tt Ma tâche, dit-il, est neuve et unique ; elle ne portera tous ses fruits qu'après ma mort. » (Portr. , i 1 35 .) L'effet n'est pas son affaire, c'est celle de Dieu. S'il y a des défauts dans ses ouvrages, ce n'est pas lui, c'est Dieu qui les a voulus : c'est pour écarter par là les yeux du vulgaire . (Portr. , i 11 6 . )

D'ordinaire , ceux qui ont le mieux travaillé s'aperçoivent à la fin de leurs jours que leur tâche n'est pas accomplie. Saint-Martin est plus favorisé ; sa carrière, il l'a parcourue tout entière. Il nous le dit avec une grande aisance : a Ce qui m'a donné tant de joie dans ma carrière, — et la joie est une apparition bien venue dans la vie d'un Jérémie, — c'est de sentir que, grâce à Dieu, j'étois comme arrivé avant de partir, tandis qu!il y en a tant qui ne sont pas partis après être arrivés. » (Portr., 4Û33.)

Il n'est rien de plus noble dans la vie d'un homme, que cette élévation au-dessus des intérêts vulgaires et des préoccupations sociales qui lui permet d'aller droit au but, de vouer librement aux choses morales toutes les facultés de son âme; mais arriver trop vite, c'est arriver trop facilement et peut-être après avoir jeté les armes du combat. Rien n'est plus contraire à une haute moralité que ce détachement, réel ou factice, ce dédain mystique des choses de ce monde, qui ne veut s'occuper que de celles de l'autre. La sagesse assigne à celles-ci et à celles-là leur prix véritable, et la vertu humaine con-

Page 1