‹ Saint-Martin, le philosophe inconnu, sa vie et ses écrits, son maitre Martínez et leurs groupes d'après des documents inéditsChapitre 199 sur 360 · LES SIGNES · texte numérisé non relu

LES SIGNES

nous-mêmes exercer notre privilège qu'envers des êtres intelligents: les animaux que nous stylons ne font jamais autre, chose que nous répondre. Jamais ils n’auraient rien provoqué dans l’ordre si borné où nous nous renfermons avec eux. Lorsque des hommes trèscélèbres ont voulu plaider la cause des animaux, et ont prétendu que leur privation en ce genre ne tenoit qu’à leur organisation, et que s’ils étoient autrement conformés, on ne leur trouveroit aucune différence d’avec nous, tout ce qu’ils ont dit par là est, en dernière analyse, que si l’homme étoit une bête, il ne seroit pas un homme, et que si la bête étoit un homme, elhfne seroit pas une bête. »

Malheureusement, et comme si celte fois encore il voulait empêcher ses juges de lui donner leurs sympathies, l’auteur jette à l’Institut quelques-unes de ces paroles de critique que n’excusent suffisamment ni l’âge mùr d’un concurrent ni la liberté d’aucun temps.

a C’est après avoir subordonné les idées à ces signes factices et fragiles, dit-il, que nous en sommes venus à croire qu’elles n’avoient pas d’autre base, et que par conséquent l’art de ces signes factices devoit être le principal objet de nos études ; qu’il devoit être notre règle souveraine, et que si nous pouvions parvenir à le perfectionner, nous nous emparerions tellement du domaine des idées, que nous régnerions souverainement sur elles ; et que leur mode, leur caractère et leur formation seraient entièrement dans notre dépendance, comme le sont les substances de toute espèce, que nous soumettons journellement au mécanisme de nos manipulations. En un mot, c’est ce qui a eufanté la ques-

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tion de l’Institut national : Déterminer l’influence des signes sur la formation des idées ; tandis qu’il auroit fait une question aussi propre à fournir d’utiles et de solides développements, s’il eût proposé de déterminer [influence des idées sur la formation des sif/nes. »

« Car, la source des signes étant le désir, puisque telle est même celle des idées, il eût été naturel de présumer une plus grande influence de la part du principe générateur sur sa production que de celle de la production sur son principe générateur. »

D’abord, cela n’est pas exact ou du moins n’est exact qu’en partie. Car le désir n’est pas l’origine de toutes nos idées, et dire qu’il l’est de toutes, c'est subordonner l'intelligence au sentiment, c’est lui dénier toute spontanéité, c’est se rapprocher de la sensation exclusive par le sentiment aspirant à devenir exclusif. Le désir fût-il même la source de toutes les idées, il ne serait pas encore pour cela celle de tous les signes, puisque l’intelligence, une fois nantie des idées, aurait bien mieux que le désir : elle aurait le pouvoir de créer les signes.

Ensuite, ce qu’on vient d’afiirmer serait la vérité ellemême, qu’on ne s’attaquerait pas très-convenablement à ses juges aussi directement ni aussi sèchement.

Et pourtant, si tout le mémoire de Saint -Martin était écrit avec cette autorité dans le ton et cette fermeté de style, l'Académie aurait pu partager le prix entre les deux concurrents. Mais il y a, dans le peu de pages de Saint-Martin, de grandes inégalités de pensée et d’autres défauts, tandis que le travail couronné, à la fois plus complet et plus égal, reste constamment duns ce ton académique qui est celui de la maison et

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qu'il est de bon goût de ne pas choquer quand on veut y entrer. La véritable originalité , celle qui caractérise un penseur et lui marque une place indisputable dans la postérité, est quelquefois du côté du théosophe plutôt que du côté de son concurrent, mais il s’y soutient peu. Son observation, « qu’en fait de signes il s’agit moins de la formation des idées, mot peu juste, que du développement de ces idées ; que, si nous ne trouvions pas dans nos semblables des germes propres à recevoir la fécondation, une chose analogue à l’idée que nous voulons leur faire entendre, jamais nous ne pourrions en former en eux la moindre trace, » — cette observation, dis-je, est si frappante, qu’on est surpris de ne la trouver que dans le volume oublié où elle s’est produite il y a plus de soixante ans. Car on ne cite plus ce travail. Mais c’est un grand tort, et nul ne doit écrire sur la question à moins de s’en être pénétré.

Par une de ces bizarreries auxquelles n’échappent pas toujours les hommes les plus graves, l’auteur a d’abord enfoui son écrit dans une allégorie de longue haleine, pleine de beaucoup de récriminations contre les compagnies savantes et les savants. Ce roman est inconnu aujourd’hui, comme tant d’autres de ce genre, et j’hésite à en parler. Car qui lit le Crocodile de nos jours et qui s’intéresse même à savoir ce qu’on y pourrait chercher?

C’est pourtant une de ces créations qui attestent une rare fécondité dans l’imagination et une merveilleuse entente de la langue. Seulement la sévère raison et le bon goût, si impérieusement exigés du génie national dans toute œuvre qui doit lui rester chère, ne régnent pas là au degré voulu. Puis Saint- Martin lui-mêine a

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