LES VERTES
poëte qui dit à l’Éternel : « Tu fais des vents tes serviteurs et des flammes tes messagers. » Mais c’est là une apparence plutùt qu’une réalité. En effet, nous verrons en son lieu que Saint-Martin , délaissant des pratiques pleines d’attraits pour d'autres et qu’il n’avait jamais aimées , garda les idées de celui qui lui « avait ouvert la carrière sur tout cela » et qui avait des Vertus très-actives, nous dit-il encore vingt ans après.
Nous n’avons plus sur Saint-Martin, suivant l’école de Bordeaux, que cette lettre à Liebisdorf si peu explicite pour le fond et à laquelle nous venons d’arracher quelques inductions plus ou moins sûres. Le traité de dom Martinez lui-même n’éclaire ce document qu’en ce qui concerne sa doctrine. Il ne s’explique pas sur les opérations favorites de son auteur. Aucun des autres officiers du régiment de Foix, qui suivirent avec l’ancien magistrat du présidial de Tours les assemblées si pleines d’attraits pour plusieurs d’entre eux, n’en a parlé. Aucun d’eux n’a voulu donner des détails sur lesquels le plus célèbre d’entre eux s’est imposé sinon le silence, du moins la plus grande discrétion.
Çe qui prouve combien ces pratiques étaient devenues chères, même à celui de tous qui semble les avoir le moins aimées, c’est qu’il paraît-en avoir repris le goût à Paris et s’y être livré aux heures les plus solennelles de la nuit , si nous devons nous en rapporter à une tradition ésotérique qui nous paraît digne de toute confiance. Nous la tenons d’un des plus sincères admirateurs de Saint-Martin. Et elle se comprend. Du moment où Saint-Martin était convaincu que son maître avait des Vertus très-actives , que ses camarades avaient eu des
l'homme DE DÉS! h.
confirmations remarquables et instructives , il était assez naturel qu’il cherchât, lui aussi, ces confirmations et ces vertus. Les résultats que d’autres avaient obtenus, il devait les espérer à son tour.
M. de Maistre, qui parle de Saint-Martin avec tant de bienveillance, me paraît avoir en vue et caractériser fort bien les martinézistes et les martinistes quand il dit au savant interlocuteur qu’il se donne :
« Puisque vous m’interpellez formellement de vous dire ce que c’est qu’un illuminé , peu d'hommes peutêtre sont plus que moi en état de vous satisfaire.
« En premier lieu, je ne dis pas que tout illuminé soit franc-maçon : je dis seulement que tous ceux que j’ai connus, en France surtout, l’étaient. Leur dogme fondamental est que le christianisme , tel que nous le connaissons aujourd’hui, n’est qu’une véritable lorjebleue faite pour le vulgaire; mais qu’il dépend de l'homme de désir de s’élever de grade en grade jusqu’aux connaissances sublimes, telles que les possédaient les premiers chrétiens qui étaient de véritables initiés. C’est ce que certains Allemands ont appelé le christianisme transcendantal. Cette doctrine est un mélange de platonisme, d’origénianisme et de philosophie hermétique, sur une base chrétienne.
« Les connaissances surnaturelles sont le grand but de leurs travaux et de leurs espérances ; ils ne doutent point qu'il ne soit possible à l’homme de se mettre en communication avec le monde spirituel, d’avoir un commerce avec les esprits et de découvrir ainsi les plus rares mystères.
« Leur coutume invariable est de donner des noms
JÜS. DE MAISTRE.
extraordinaires aux choses les plus connues sous des noms consacrés : ainsi un homme pour eux est un mineur, et sa naissance, émancipation. Le péché originel s’appelle le crime primitif ; les actes de la puissance divine ou de ses agents dans l’univers s’appellent des bénédictions , et les peines infligées aux coupables, des pâtiments. Souvent je les ai tenus moi-même en pâ liment lorsqu’il m’arrivait de leur soutenir que tout ce qu’ils disaient de vrai n’était que le catéchisme couvert de mots étranges.
« J’ai eu l’occasion de me convaincre, il y a plus de trente ans, dans une grande ville de France, qu’une certaine classe de ces illuminés avilit des grades supérieurs inconnus aux initiés admis à leurs assemblées ordinaires; qu’ils avaient même un culte et des prêtres qu’ils nommaient du nom hébreu cohcn.
« Ce n’est pas au reste qu’il ne puisse y avoir et qu’il n’y ait réellement dans leurs ouvrages des choses vraies, raisonnables et touchantes, mais qui sont trop rachetées par ce qu’ils y ont mêlé de faux et de dangereux, surtout à cause de leur aversion pour toute autorité et hiérarchie sacerdotale. Ce caractère est général parmi eux; jamais je n’y ai rencontré d’exception parfaite parmi les nombreux adeptes que j’ai connus.
« Le plus instruit, le plus sage et le plus élégant des théosophes modernes, Saint-Martin, dont les ouvrages furent le code des hommes dont je parle, participait cependant à ce caractère général. » (Soirées de Saint- Pétersbourg.)
Sauf le point de vue et la rhétorique propres à M. de Maistre, ces appréciations, qui sont en partie des rensei-