‹ Saint-Martin, le philosophe inconnu, sa vie et ses écrits, son maitre Martínez et leurs groupes d'après des documents inéditsChapitre 26 sur 360 · LA PROPAGANDE · texte numérisé non relu

LA PROPAGANDE

les cas mille choses à dire à son tour. En effet, sa mission de propagande doit s’être révélée à lui-même de bonne heure; car elle éclate dans tout ce qu’il écrit, dans sa correspondance et dans ses notes sur sa vie , comme dans ses premiers ouvrages. Parler au public, c’est son saint mandat d’en haut, comme d’agir au nom de ses principes est sa vraie tâche dans le monde.

Soit désir de rejoindre son maître, soit antipathie prononcée pour une carrière qui n’allait pas à son goût, il quitta le régiment dès 1771.

Était-ce pour se consacrer tout entier à ses études favorites, ou plutôt pour mieux faire sa propagande?

Ce qui est hors de doute, c’est que la résolution de ne plus dépendre que de lui -même et de donner sa vie à sa grande affaire, sous les deux formes de la recherche et de la propagande, peut seule expliquer un changement de carrière que ni son père, ni le duc de Choiseul ne devaient apprécier au même point de vue que lui. C’élait„en effet, de la part d’uu homme si jeune et de si peu de fortune, une démarche très-grave. 11 n’en résulta toutefois aucun refroidissement sérieux entre le père et le fils, ni aucun regret pour le dernier, qui avait besoin, dans l’intérêt de ses principes aussi, d’une indépendance plus complète que ne l’est celle d’un militaire. Du moins, pourvoir dès à présent en leur vrai jour ses idées et sa conduite politiques souvent si mal appréciées, on doit remarquer que sa retraite du service coïncida avec le renvoi des quatorze parlements du royaume par le ministère Maupeou. Si ces deux faits ne semblent avoir aucune connexité au premier aspect, il est à constater

MARTINEZ A FAIIIS.

cependant, qu’à partir de ce moment la pensée et la conduite de Saint-Martin cessèrent d’être dynastiques et se montrèrent nationales dans toutes les circonstances les plus graves.

Où alla-t-il en quittant le régiment? Fut-ce à Amboisc, à Lyon ou à Paris ?

J’induis d'un passage de son Portrait qu’il fut d’abord à Paris. Du moins, il y eut des liaisons dès 1771. Et bientôt ses liaisons y furent nombreuses. Martinez y avait des disciples : le comte d’Hauterive, l’abbé Fournié, Cazotte, la marquise de Lacroix. Quelques-uns des adeptes du maître devinrent les amis de l’élève. La marquise de Lacroix et le comte d’Hauterive furent au nombre des premières amitiés de Saint-Martin. Mais il s’en fit beaucoup d’autres ; il en eut plus que son maître ; il les eut dans un monde différent et en eut surtout parmi les femmes. Ajoutons tout de suite qu’il en eut trop et de trop vives.

Mais suivons d’abord, et pour un instant, le maître lui-même. Que fit-il à Paris ? #

La méthode et les voies d’ensemble d’un fondateur d’écoles secrètes varient nécessairement selon les lieux et les circonstances où il se trouve. Nous avons tout à l’heure exprimé le regret de n’avoir qu’un seul texte, celui de Saint-Martin, pour apprécier les pratiques de Martinez à Bordeaux, et même un texte qui ne donne pas de détails, si riche qu’il soit pour nos inductions générales. Nous sommes dans la même situation en ce qui concerne les Opérations de Martinez à Paris, pour nous servir d’un terme qu’il affectionne. Un seul de ses disciples nous donne quelque chose, et ses rcuseigne-

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ments sont curieux, très-spéciaux en ce qui regarde l’élève lui-même, mais très-généraux en ce qui touche le maître, et nuis sur les opérations. Je veux parler de l’abbé Fournié.

L’abbé Fournié, qui était, je crois, du diocèse de Lyon et qui avait peut-être rencontré d’abord le mystérieux Portugais sur les bords du Rhône, avant de le suivre à Paris, s’attacha à ses doctrines spiritualistes de toute la puissance de sa foi, les conciliant, autant que possible, avec ses croyances très-catholiques. Il avait le plus sincère désir de ne pas déroger à celles-ci, mais il tenait de même à celles-là. Réfugié à Londres pendant les orages de la révolution, il y continua ses études théosophiques et y publia, en 1801, sous le titre, « Ce que nous avons été , ce que nous sommes et ce que nous deviendrons , » un volume devenu très-rare, et qui est d’autant plus précieux que son auteur y expose, à son point de vue, ou croit fermement y exposer la doctrine même de Martinez de Pasqualis.

Cet ouvrage, par sou intitulé même, rappelle le traité de la Réintégration dont j’ai parlé tout à l’heure, entre immédiatement en matière, sans parler d’abord ni de son auteur, ni de son dessein,, ni de la source où il puise, et donne, en apparence au nom de la foi chrétienne et catholique, des théories pneumatologiques qui, en réalité, vont bien au delà. Elles n’ont pour source véritable et pour garantie que la pensée personnelle de l’auteur, ou plutôt l'enseignement qu’il a traditionnellement reçu de son maître portugais. Ainsi que celui-ci, dans son traité devenu si rare, l’abbé Fournié donne dans le sien , rare aussi, de longs discours d’Adam,

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de Lucifer, le maître des nations ou des païens, et des harangues non moins longues d’anges ou d’apôtres. 11 y joint des calculs ou des combinaisons de nombres apocalyptiques et des oracles qu’il ne peut tenir que de son maître, de son imagination ou d’illuminations supérieures, mais sur lesquels il ne sent pas un seul instant le besoin de s’expliquer, pas plus que ne le fait dom Martinez lui-même en pareille circonstance.

Le dogme qu’il puise à ces sources est obscur et ambitieux plus qu’il ne convient de la part d’un théosopbe. Ce n’est pas le système pur du chef de l'École, sa doctrine intime; mais c’est le système tel qu’il voulait qu’il fut compris d’un prêtre, d’un catholique très-convaincu, dont l’intelligence et la science étaient très-limitées. Le voici formulé par l’abbé Fournié luimême.

« Selon ce qui nous est enseigné dans les livres du christianisme, Dieu s’étant fait homme ou créateur de lui-même', après notre prévarication originelle, ayant fait en homme la volonté de Dieu, et, par là, surmonté tout l’esprit de Satan par lequel Adam s’était laissé surmouter, il reçut l’Esprit de Dieu, naquit de Dieu Homme-Dieu en union de Dieu, et se trouva devenu une même chose avec Dieu, selon ce qu’il a dit luimême l’an 4000 en ces termes : Mon Père et moi sommes une même chose.... Qui me voit, voit Celui qui m’a envoyé.... Mon Père est en moi et je suis en mon Père.

« Puisque cet Homme, Jésus-Christ, est né de Dieu Homme-Dieu, pour avoir fait la volonté de Dieu (je ne m'arrête pas à faire remarquer le non-sens : né de Dieu

riE FOL'RMÉ.

pour avoir fait la volonté de Dieu), nous devons conclure que si, comme les livres suints nous le recommandent, nous faisons aussi la volonté de Dieu, nous naîtrons nous-mêmes pareillement de Dieu Homme- Dieu et nous entrerons en l’union éternelle de Dieu. En effet, à proportion que nous ferons la volonté de Dieu, nous recevrons son Esprit, parce que nous recevons toujours l’esprit de la chose d’après les enseignements de laquelle nous marchons. Et, à proportion que nous recevrons ainsi l’Esprit de Dieu, nous nous viderons d’autant, de celui de Satan, que nous avons originellement reçu. De sorte que si nous faisons persévéramment la volonté de Dieu, recevant dès lors insensiblement toute la portion de son Esprit infini qu’il nous donne originellement à recevoir pour être un comme il est un, et être consommés eu son unité éternelle , nous nous viderons de la totalité de l’esprit de Satan, nous sortirons de dessous toute l’ignorance qui nous dérobe l’entière connaissance de Dieu, et nous entrerons dans sa connaissance parfaite. Enfin nous deviendrons un comme Dieu est un , et nous serons consommés en l’unité éternelle de Dieu le Père, de Dieu le Fils et de Dieu le Saint-Esprit, conséquemment consommés dans la jouissance des délices éternelles et divines. r>

C’est là, sous des ressemblances chrétiennes, un système qui dénature les textes en voulant en presser la lettre. Il y a plus, sous des apparences ultra-catholiques , l’abbé Fournié assigne à la Vierge Marie , au détriment de son divin Fils et Maître, un rôle que la religion désavoue, et la vraie doctrine qu’il donne, sous

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