‹ Saint-Martin, le philosophe inconnu, sa vie et ses écrits, son maitre Martínez et leurs groupes d'après des documents inéditsChapitre 279 sur 360 · L AME ET L ESPRIT · texte numérisé non relu

L AME ET L ESPRIT

vère. Ni les sciences exactes, ni les sciences naturelles ne lui sont étrangères ; mais il professe pour la science des choses ou des rapports terrestres une telle antipathie, qu’elle prend les accents, ici du dédain, ailleurs du fanatisme. Dès sa jeunesse il s’est dit : « C’est mâcher à vide que de courir après la matière. J’ai vu les sciences fausses du monde, et j’ai vu pourquoi il ne peut rien comprendre à la vérité : elles ne mettent en jeu que les facultés inférieures. Pour les sciences humaines, il ne faut que do l’esprit : elles ne demandent pas d’âme; tandis que pour les sciences divines il ne faut point d’esprit, parce que l’Ame les engendre toutes. » Qu’est-ce à dire? N’y a-t-il du divin que dans l’Ame? n’y en a-t-il point dans l’esprit? L’esprit ne serait il pas immortel? l’Ame seule le serait-elle? Dans la bouche d’un théurgiste qui unit Dieu et l’homme à ce point que la création de celui-ci n’est pas une séparation, cette distinction est étrange. Si la création de l’homme n’est pas une séparation d’avec Dieu, pourquoi diviser d’une manière si absolue la science humaine et la science divine, assigner l’une à l’esprit et l’autre à l’Ame? Sans doute on peut distinguer l’Ame de l’esprit, c’est-à-dire de l’activité intellectuelle de la pensée; c’est là ce que fait tout le monde ; mais l’intelligence ou l’esprit est-elle autre chose que l’Ame pensante? Non, certes. Un philosophe moderne qui a des théories d’une telle originalité qu’il touche quelquefois de trop près au matérialisme, mais qui n’est pas matérialiste, associe cette activité intellectuelle, la pensée ou l’esprit, à son organe le cerveau, au point de les faire vivre et mourir ensemble. Suivant lui, l’Ame est le Divin qui apparaît en nous aussi bien qu’en

LE l'ItIVILÉGE.

chaque partie de l’univers. Ce divin, s’unissant à notre existence individuelle, agit en nous et y constitue ce qui est éternel. Et cela n est ni d une doctrine bieu pure, ni d’une doctrine très-solide, mais cela a le mérite d’étre très-net; seulement, si ce n’est pas le panthéisme, c’est une nuance de cette redoutable hypothèse qui sans cesse renaît sous une forme ou sous une autre; et si je ne veux pas dire que la théorie de M. lluschke ait été celle de Saint-Martin, du moius cité-je celle du philosophe allemand pour montrer où aboutissent ces spéculations que la raison désavoue.

Ce que veut Saint-Martin, c’est de faire voir le rôle que le sentiment joue en matière de foi; c’est ce qu a si bien enseigné un ingénieux penseur de Berlin, Schleiermacher. Mais s’il est loisible à chacun de distinguer l’esprit considéré comme intelligence de l’âme prise comme sentiment, nul ne peut insinuer que l’âme seule sans l’intelligence engendre d’ elle-même les sciences . divines. Séparée de l’esprit ainsi défini, c’est-à-dire de l’intelligence, l’âme n’engendre point de science du tout, et les sciences divines moins que toute autre. Ce qui seul est vrai, c’est que toutes les sciences ne mettent pas en jeu les facultés de l'âme au même degré , et que la religion aime à en rencontrer un certain ordre qu’elle * développe, et qui à leur tour la servent d'une façon merveilleuse. Est-ce là le privilège de certaines âmes, à 1 exclusion de toutes les autres? Non; car, s’il tombe bijn sous le sens qu’aucune âme humaine n'engendre rl ello-mume les sciences divines, il tombe sous le sens aussi qu il n est aucun esprit humain qui ne soit fait pour en saisir les éléments essentiels. La justice, cette.

L’iDEAL ALTÉBÉ.

loi suprême des choses divines et humaines, le veut; et s’il était une seule intelligence qui, à l’état normal, fût incapable de prendre sa part à l’héritage commun de tous, il y aurait vice organique dans l’ordre moral du monde. Ici encore Saint-Martin s’égare. Au lieu d’admettre cette communauté de dons et cette fraternité suprême de tous les hommes qui est inscrite dans la nature même de leur être, il pose des privilèges ; et, au mépris de la révélation comme de la raison , loin de se contenter avec le plus exigeant des apôtres d’un progrès qui aille croissant en nous jusqu’à nous faire atteindre à la parfaite stature du Christ, il en rêve un qui aille même au delà. Or, tout excès se venge : si le sceptique s’égare en stérilisant ses facultés réelles, le mystique se perd en s’en donnant d’imaginaires. Et c’est ainsi que le théosophe, dans tous les temps , à force d’exalter les puissances de l’âme et son rapport primitif avec son principe, fausse la nature de l’homme, sa grandeur et sa dignité. A force de dédaigner sur ces questions fondamentales les lumières de la foi comme celles de l’esprit, Saint-Martin abdique ensemble la science humaine et la science divine en faveur d’une théorie chimérique.

Et ce n’est pas à sa métaphysique que s’arrêtent ses aberrations, elles frappent sa morale elle-même, c’està-dire ce qu’il importe le plus de préserver d’erreur. En effet, visant trop haut en se portant par un élan de transcendance téméraire au-dessus de l’horizon éclairé par la science , Saint-Martin altère lui-même la pureté de l’idéal qu’il avait si généreusement fixé à ses aspirations éthiques : il se plonge dans des nuages où son œil ne voit plus avec une suffisante clarté.

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