LF. POSSIBLE ET L IMPOSSIBLE
type dans la perfection absolue, mais elle a sa perfection propre. Ce n’est ni celle de Dieu ni celle des anges, elle est sui generis , elle est humaine ; et en verlu de la nature humaine et de scs moyens elle est très-compatible avec des qualités qui peuvent être des imperfections réelles au point de vue absolu. Aux yeux de la morale, l’homme est parfait dès qu’avec des lumières même imparfaites et des moyens bornés, au sein d’une civilisation défectueuse, il a fait ce qu’il a pu. Et nul, pas même l'utopiste, n’a le droit d’exiger de lui ce que ni Dieu ni la raison n’en exigent, l’impossible.
C’est peut-être parce que les utopistes, eu demandant l’impossible, nous égarent, que le possible n’est pas pratiqué. Saint-Martin, par exemple, n’a manqué la perfection humaine , telle que nous venons de la définir, que pour avoir voulu la perfection divine. A ce point de vue pratique, notre jugement sur la moralité du célèbre mystique sera tout autre; car toutes les fautes que nous avons marquées dans sa vie tiennent à une simple erreur de l’intelligence, à une conception incomplète de l’idéal éthique. Et celle-ci est née à son tour de la fausse direction que le jeune homme a lui-même imprimée à ses études par suite de ses préventions sur la science. La science des philosophes lui est suspecte; elle ne peut lui donner la vérité dont il est avide, et la voulant à tout prix, il la demande, h vingt-deux ans , à la théosophie. Se croyant, par elle, en possession d’une science divine, cette science humaine dont il se vante d’avoir repoussé de bonne heure les explications, n’obtient plus que ses compassions, ses dédains.
Cette aberration , et celles qui en naissent , sont
LE MÉrRIS DES HTMIÈRES.
graves. Le mépris des lumières rationnelles, qui sont nos guides les plus personnels et les plus légitimes, se punit rigoureusement dans la destinée spéculative ou pratique de l'Ame; et nous devons reconnaître cette vindicte suprême dans la destinée du philosophe. On aurait tort de vouloir se dissimuler cette faute par une sorte de culte pour Saint-Martin et ses tendances. Si nos jugemen ts sont volontiers sévères pour l’incrédulité et l'athéisme, que nous soupçonnons aisément de trahir la morale, ne nous montrons pas faciles pour la superstition et la crédulité. Ces excès sont aussi gros de violente intolérance et d’exclusive barbarie les uns que les autres. Mais tenons compte au jeune lieutenant d’infanterie de l’ardeur sérieuse qu’il apporte à la rcchercbe des choses supérieures, et honorons la consécration empressée qu’il fait de toutes ses facultés à cette grande recherche.
Tenons-lui compte surtout du bon ésprit avec lequel il échappe bientôt à la théurgie et à la magie, aux opérations et aux mystères des sociétés secrètes les moins dignes de l’enchaîner; de l’énergique indépeudanceavec laquelle il passe à la méditation et à l’étude d’ouvrages trop mystiques encore, il est vrai , mais du moins connus et avouables. Oh ! sans doute, nous aimerions encore mieux qu’au lieu d’aller seulement de Martinez et de Swedenborg à Jaeques Bœhme, il fût retourné à Descartes et à Bacon, ses premiers amis, ou du moins à Malebranche et è Fénelon , des guides plus sûrs que ceux qu’il chercha si loin, et qui continûment mieux en lui l’œuvre commencée au collège avec Abbadie; mais n’exigeons pas d’un mystique de n’être plus lui-même, et ne nions pas les attraits sérieux que présentent l’élé—