OU MYSTICISME
à son tour, et qui n’hésita pas à admettre L’idée fondamentale de la triple vie que Bœhme distingue dans sa mystique anthropologie.
On peut quereller à un point de vue moral le culte excessif que Saint-Martin professe pour le mysticisme allemand. C’est ce commerce si exclusif et si intime avec le célèbre interprète de l’intuition mystique, joint à celui que Saint-Martin entretenait lui-même avec le monde où il se transportait, qui lui iuspira une sorte de culte pour sa propre pensée. Humainement parlant, on doit au moins qualifier d’orgueil hors ligne l’appréciation qu’il en fait, ou le sentiment qu’il nourrit un peu à ce sujet. Mais l’origine même de ce sentiment, dont nous n’avons pas voilé le fâcheux éclat, est faite pour nous en expliquer la nature véritable, et pour donner un sens beaucoup plus doux et plus pur aux exagérations si étranges en apparence que nous avons entendues de la part du pieux mystique.
Quelle est à ce sujet la disposition réelle de son âme?
A l’entendre dans ses accents lyriques, il a revu des grâces supérieures, et vu des vérités à ce point sublimes qu’il en est humilié et confondu devant Dieu.
Loin de l’enorgueillir, ces divines faveurs pèsent donc sur sa pensée, et à l’idée de la responsabilité qu’elles lui imposent, il aimerait mieux s’ensevelir dans l’amour de Dieu que de porter le poids de sa justice. Ne dit-il pas lui-même que, souvent, dans son sentiment de respect pour les saintes vérités qu’il avait reçues, il eût préféré passer pour un homme vicieux au lieu d’être pris pour un être parvenu à ce haut rang? (Portr., 603.)
Les faveurs divines, il les affirme et les adore, mais il
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ne s’en prévaut pas. Écoutons-le; il est étrange, mais il est sincère : « Salomon a dit avoir tout vu sous le soleil. Je pourrais citer quelqu’un qui ne mentirait point quand il dirait avoir vu quelque chose de plus, c’est-à-dire ce qu’il y a au-dessus du soleil; et ce quelqu’un-là est loin de s’en glorifier. »
La gloire de Saint-Martin, s’il faut employer ce terme profane, n’a réellement rien de commun avec la renommée, avec l’illustration qui résulte de ces travaux qu'on peut appeler les créations du génie. 11 tient , dans son opinion, un rang à part : il a un dépôt sacré de grandes idées, de vérités suprêmes, et une mission hors ligne. Mais ce n’est pas lui qui" est quelque chose, ou qui crée quelque chose; rien n’est de lui, et l’unique sentiment qui lui couvieuue, « c’est de se prosterner, dit-il, de honte et de reconnoissance pour la main miséricordieuse qui le comble de ses grâces et de ses miséricordes, malgré ses ingratitudes et ses lâchetés. »
Voilà son orgueil.
Saint-Martin a d’ailleurs conscience du tort qu’il a eu de s’exprimer quelquefois comme il l’a fait. Il sait bien que le monde ignore ses humilités et ne soupçonne pas la confusion qu’il éprouve au fond de son âme, mais il n’a garde de s’en soucier. Ses paroles, pleines d’une sainte gratitude, ne peuvent tromper que des gens qui ne connaissent rien aux secrets de l’âme ni à son état.
« Les mêmes personnes sont souvent révoltées de mon orgueil, et dans l’admiration de ma modestie, ditil, ce que je sens est plus beau que l’orgueil. »
11 doit être évident pour tout le monde que l’homme qui se sentait à ce point étranger sur la terre qu’il s’y