COMMERCE SPIRITUEL
donc que d’après la manière dont les hommes ont reçu jadis et reçoivent encore ceux qui ont des visions , à commencer par les patriarches et les prophètes, j’aurais dû ne pas parler des miennes; mais la volonté et la vérité de Dieu doivent toujours l’emporter sur tout ce que les hommes pourront dire. »
On le voit, l’abbé Fournié est un voyant complet; c’est un être privilégié. Dans sa vie , ce n’est pas de quelques visions ou de quelques apparitions isolées qu’il s’agit, c’est d’un état permanent, d’un commerce intime avec des esprits, d’une communauté de pensées continuée avec eux pendant des années entières. D’entre tous les élèves de dom Martinez , il n’en est pas un second qui nous dise avoir joui d’un pareil privilège; et seul d’entre tous, le brave ecclésiastique du diocèse de Lyon se place de niveau avec ce même Swedenborg qu’il déclare si énergiquement n’avoir pas imité. Singulier siècle que le dix-huitième, dont la première moitié plonge avec amour dans tous les genres de criticisme, et dont la seconde, devenue toute sceptique, nous offre William Law en face de Hume, Swedenborg en face de Kant, Saint-Germain, Cagliostro et Martinez de Pasqualis en face de Diderot, de Voltaire et de Rousseau!
Soit que je considère la vie, soit que j’examine les théories de l’abbé Fournié, je le trouve, après Saint- Martin, dont il n’a pas le génie, l’homme le plus considérable de l’École ; et il mérite incontestablement, non pas la seconde place dans les annales d’une œuvre qui jusqu’ici à peine l’a mentionné , mais la moitié de la première. On compreud Saint-Martin sans lui, mais on ne comprend sans lui ni l’École ni son fondateur. Son
FODRMÉ
peu d’instruction lui a fait tort, mais cela même ajoute à l’intérêt qu’inspire l’exposé de sa doctrine.
J’ajoute, pour compléter ce que j’avais à dire sur son compte, qu'en 1819, il avait quatre-vingt-uu aus. Il était donc né vers 1738 et avait soixante-trois aus, l’âge de la complète maturité, quand il publia son Traité en 1801. 11 l’avait rédigé au moins vingt ans auparavant, à l’âge de quarante-trois ans. 11 dit lui-même : II y a vingt-cinq ans. Mais il se trompe un peu. Un instant auparavant, il donne la vraie date, en se rattachant à un fait très-facile à préciser pour lui, la mort de dom Martinez, arrivée, dit-il, depuis plus de deux ans. Cela indiquerait les années 1780 ou 1781 , l’époque où son condisciple Saint-Martin écrivait son Tableau naturel. Cet écrit parut l’année 1782, mais, il faut le dire, les théories de leur maître commun sont beaucoup plus transparentes dans le traité de l’abbé Fournie que dans celui de son condisciple.
A quoi tiennent ces différences et comment les expliquer? Est-ce que toujours la diversité des systèmes sort du même enseignement? Est-ce que toujours des penseurs aussi distants les uns des autres que Platon et Xénophou naissent des leçons données par le même Socrate ? Ou bien le gentilhomme d’Amboise et le prêtre du diocèse de Lyon auraient-ils été instruits par dom Martinez à deux époques très-différentes?
Au contraire, élèves tous deux et à la même époque du docteur portugais, Saint-Martin et l’abbé Fournié se rencontrèrent sans nul doute dans les mêmes réunions. Mais il est très-vrai qu’ils ne se connurent pas dans celles de Bordeaux. Ils ne se virent qu’à Paris,
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SI
quand déjà Saint- Martin suivait son chemin. Aussi leurs relations ne furent jamais intimes. On le comprend, les opinions d’un prêtre non lettré étaient trop positives et son horizon trop borné pour l'ambitieux philosophe. Peut-être les visions et les apparitions swedeuborgiennes, qu’il eut bientôt et qui à leur tour devaient paraître trop ambitieuses aux yeux de Saint-Martin, achevèrent-elles de les séparer. Le prêtre ne manquait pas d’une sorte de critique, pourtant. On l’a vu. Mais il avidt contrairement au philosophe ces deux tendances : de trop priser le mysticisme de madame Guyon et de ne pas se tenir en garde au sujet de la région où Swedenborg avait ses entretiens avec les anges. En effet, ce qui prouve le mieux la distance qui les séparait et ce qui aurait blessé Saint-Martin, s’il avait pu le connaître, c’est le jugement de Fournie sur le célèbre visionnaire de Stockholm, dont Saint-Martin s’éloigne si hautement et que Fournié n’hésite pas à mettre au-dessus de tous les mystiques dont il parle.
« Dieu a bien voulu, dit-il, envoyer de temps à autre et jusqu’à ce jour des hommes extraordinaires et que nous dénommons les mystiques, du nombre desquels sont ceux dont j’ai déjà parlé, savoir, Jacob Iie/wien, madame Guyon et Swedenborg, qui ont aussi fait des conversions innombrables parmi les perdus d’entre nous. Je puis dire avec vérité que, dans mon émigration et sans remonter plus haut, j’ai vu, en Suisse et ici à Londres, quantité de personnes converties par les écrits de ces mystiques, qui ne sont tant décriés qu’à cause qu’on ne les lit pas attentivement et chrétiennement, mais seulement par un esprit de curiosité et dans la vue