LES MART1NISTES
colère. Ses amis, au contraire, voyant en lui un hardi et puissant champion de ce spiritualisme que le siècle semblait considérer comme définitivement perdu, se comptèrent et se groupèrent autour de lui avec une grande déférence. Martinez vivait encore au milieu d’eux, mais il n’imprimait rien, et le véritable public, le grand public, ignorait jusqu’à sou existence. Le début de Saint- Martin, au contraire, semblait révéler un écrivain et plantait au moins un drapeau.
Faut-il attribuer à l’influence exercée par cet ouvrage la fondation d’une école de Martinisles, qui eut des partisans sinon très-nombreux, du moins très-ambitieux en Allemagne et dans plusieurs pays du Nord?
Je ne le pense pas. 11 est très-vrai que plusieurs écrivains ont rattaché l’origine de cette espèce de secte à Saint-Martin. Mais l’ensemble de sanctuaires ou de loges qu’elle fonda ou qui en adoptèrent les doctrines plus ou moins secrètes se rattachait à Martinez de Pasqualis plutôt qu’à son disciple.
D’autres encore ont prétendu que les martinistes et les martinézistes se sont confondus dans une seule et même école. Je ne le pense pas. Les partisans du maître et ceux du disciple ont pu se rencontrer sur divers points et s’accorder en ce qui concerne les idées et les tendances générales ; mais le fait est que Saint-Martin n’a point du tout fondé de secte. Et j’ai tout lieu de croire qu’en général on s’est exagéré l’importance de celle des martinézistes, car c’est ainsi qu’il convient d’appeler les disciples de dom Martinez pour les distinguer de ceux de Saint-Martin.
Pour ce qui regarde la France, sans doute les adeptes
LES l'HILALÈTUES.
de dom Martinez formaient des sociétés secrètes dans plusieurs villes de France, et Saint-Martin en fut membre lui-même à Bordeaux et à Lyon. Mais celle de Paris eutelle une importance réelle? Fut-elle assez nombreuse pour mériter le nom de secte du vivant de Martinez? Fut-elle la mère et demeura-t-elle le centre commun de celles qui sont connues sous le nom d’école du Nord et qui, parmi ses partisans, compta un prince de liesse, un comte de Bernstorf, une comtesse de Reveutlow et le célèbre Lavater? Je crois que non, car Saint-Martin ignorait à peu près le caractère de celle-ci.
Quant à celle de Paris, elle se sépara et se fondit dans deux autres à la mort de Martinez : en celle des Grands- Profès et en celle des Philalèthes.
M. Gence, qui était parfaitement renseigné, nous dit que Saint-Martin refusa d’entrer dans l’une ou l’autre de ces dernières; et je ne pense pas qu’il fût sérieusement de la société mère. Voici mes raisons.
Déjà à Bordeaux, je l’ai dit, il y avait éloignement de la part du disciple pour les pratiques, les opérations extérieures, du maître. Autant la doctrine, le but et les tendances du mystérieux initiateur attiraient l’adepte, autant certains moyens, les cérémonies théurgiques ou magiques, répugnaient à son sens droit et pieux. Bientôt l’élève semble les avoir abandonnées, sinon pour toujours, au moins pour un temps. Je ne dis pas qu’il n’y soit jamais revenu, nous avons beu de croire le contraire; mais il est certain qu’à cette époque ses goûts de spiritualité ne s’en accommodaient guère; qu’il suivit des études et qu’il noua des relations d’un tout autre genre que celles de son maître. Celui-ci
l'homme de monde.
tomba même dans une telle obscurité que ce fut à peine si son départ pour Saint-Domingue laissa une lacune en France. Saint-Martin écrivit, à la vérité, neuf ans après, que la mort le lui enleva quand à peine ils eurent commencé à marcher ensemble ; mais c’est là une de ses nombreuses distractions. Le fait est qu’ils étaient plus d’accord à l’origine que sur la lin ; et plus ils seraient restés ensemble, moins ils se seraient rapprochés. Le disciple différait singulièrement du maître. Loin de vouloir, à son exemple, cacher sa vie et végéter dans des assemblées mystérieuses, le Philosophe inconnu aspirait, en réalité, à être le philosophe connu. Et il méritait de l’être, sachant allier admirablement les deux choses les plus rares et les plus louables dans un savant, celle de penseur très- profond et celle d’homme du monde très-répandu. Reçu partout avec l’empressement que méritaient ces deux qualités, et se prêtant à cet empressement sans que l’un de ses deux mérites qui le firent rechercher nuisit à l’autre, Saint-Martin était fait pour le monde autant que pour la sérieuse philosophie qu’il aspirait à l’honneur d’y répandre.
En effet, M. de Saint-Martin, qui suivait le monde, où il eut ses relations propres et ses allures indépendantes dès l’origine, le charmait comme malgré lui. Il y était à son aise dès le début, et, si différentes que fussent ses vues et ses aspirations de celles qui y dominaient, il s’y intéressait à tout. Pour donner une idée un peu intuitive de ce qui en était, je transcrirai ici une page bien curieuse de son Portrait , une page que l’éditeur mal inspiré de 1807 a supprimée dans sa publication. Elle est de 1787 ; mais eÜe se rapporte à 1771, et elle