LE GRAND MONDE
lettres que je garderai jusqu’à mon tombeau, de l’apprentissage d’écriture, du voyage à Bordeaux, des réflexions du boudoir, etc. En voilà assez pour que le souvenir de cette maison ne sorte jamais de ma mémoire. »
Je m’arrête dans la citation d’une note si fort empreinte de tout le désordre qu’ont jeté dans la rédaction des souvenirs aussi vifs que nombreux, d’une note écrite au moment où l’auteur se disposait à un voyage qui menaçait d’effacer ces impressions si douces ; — je m’arrête, dis-je, dans la citation pour plusieurs raisons.
D’abord , dans ce que j’en donne , tout est dit sur les nombreuses relations de Saint-Martin à cette époque. En effet, il est bien évident que c’est de relations véritables qu’on nous parle ; que ce n’est pas de quelques rencontres de hasard et sans intérêt faites une ou deux fois ; qu’il s’agit, au contraire, de liaisons suivies avec des personnes dont on veut garder le souvenir.
Ensuite, et c’est ici la dernière de mes raisons, je ne suis pas sûr de bien comprendre tout ce qui suit.
Et voici ce que je suis sûr de ne pas comprendre du tout : « J’en ai fait connaissance à Chambéry, où elle s’est sauvée avec la maison chez qui elle demeurait depuis la séparation d’avec Nion, par les funestes suites de son second mariage. » De quoi s’agit-il?
Est-ce de toute cette maison respectable, est-ce de madame de Lusignan ou d’une autre personne?
Évidemment d’une personne qui s’était fait une seconde famille et s’était réfugiée chez des amis à la suite d’un second mariage, un mariage malheureux. Mais qui est cette personne? Est-ce madame de Lusignan?
•Jg le grand monde.
a-t-elle fait un 'second mariage ? s’est-elle appelée madame de Nyon? Mais, en ce cas, comment Saint-Martin peut-il ajouter ce qui suit ? « Les Lusignan ont ete les premiers à s'expatrier, » puisque, dans tous les cas, ce n’est pas à Chambéry et dans l’émigration qu il en a fait la connaissance, car il n’a pas émigré et cette connaissance s’était faite dès l’an 1771. En effet, U n’avait que vingt-huit ans à la première entrevue avec madame de Lusignan, circonstance qui en fixe l’époque à sa sortie
du régiment de Foix. .
On le voit, il y a là bien des obscurités, mais si les problèmes en valent la peine, je ne doute pas qu’il ne se trouve, dans la famille même qui fut l’objet de tant d affection de la part du philosophe, quelqu’un qui voudra
bien prendre la peine de les éclaircir.
Quoi qu’il en soit d’ailleurs de ces sortes d obscurités qui abondent dans toute biographie, et surtout dans toute biographie qui n’est qu’un « portrait, » ce qui demeure établi, c’est qu’à cette époque les relations de Saint-Martin étaient très-multipliéeset très-excellentes, qu’il voyait le meilleur monde et qu il y était sur ce pied d’intimité qui est l’attrait le plus propre à y attirei les âmes d’élite.