CHAPITRE VIII
Séjour de Saint-Martin à Toulouse. — Ses rapports dans cette ville. — Ses projets de mariage. — Scs projets d'entrevues avec Voltaire et Rousseau. — Son séjour à Versailles, ses rapports avec M. Genre, etc. — L'initiation par les Tonnes. — Madame la marquise de Chabanais.
M. de Saint-Martin entrait dans sa trente-cinquième année. Il se sentait jeune encore et il allait cesser de l’être. Plus d’une fois déjà , lancé par sa mission , sa propagande spiritualiste , dans de nombreuses relations et entraîné par des prédilections féminines qu’il ne se cachait pas, son cœur s’était épris : ses fréquentes exagérations en sens contraire nous l’attestent un peu malgré lui. 11 avait des raisons considérables pour ne pas songer à un établissement, c’étaient sa mission même, scs grandes préoccupations, les facilités que le célibat donuait à ses déplacements multipliés et à ses relations de tout genre, son peu de fortune, la dépendance enfin où il se trouvait sous ce rapport à l’égard de son père. Et pourtant, pendant son séjour à Toulouse, vers 1778, il fut deux fois sur le point de s’engager. Ces deux impressions n’aboutirent pas; moins fugitives que
TOCLOUSF..
d’autres, il les considéra bientôt comme des épreûves et sur lesquelles il devait être d’une discrétion extrême, comme sur tout ce qui regardait ses affections intimes. Il n’en tira qu’une leçon : elles lui prouvèrent « une fois de plus qu’il n’était pas né pour, une seule chose de la terre (pas même une seule), et qu’en vain le sort tenterait de l’y lier. » Telles sont ses expressions, et on ne saurait mieux prendre les faits accomplis ni les raconter d’une façon plus naïve.
« J’ai joui, nous dit-il, à Toulouse de la société d’une très-aimable famille, les Dubourg. Et j’ai eu occasion d’y voir MM. Villenouvet, Rochemontès, Quellus, Labadeus, Marade, homme de beaucoup d’esprit. Les charmantes promenades de Rochemontès me resteront longtemps dans la mémoire. La situation est magnifique. J’ai été frappé de la bonté des âmes pures que j’ai rencontrées dans la délicieuse famille Dubourg. 11 y a été question de quelques velléités de mariage pour moi , premièrement avec l’alnée Dubourg , et ensuite avec une Anglaise nommée mademoiselle Rian. Mais tous ces projets se sont évanouis comme tous ceux qui n’ont tenu qu’aux choses de ce bas monde. Car mille expériences m’ont appris qu’en vain le sort tenterait de me lier à lui et que je n’étais né que pour une seule chose. Heureux , heureux si les circonstances n'eussent pas laissé si souvent ma faiblesse à elle-même et ne m’eussent pas exposé par là à descendre au lieu de monter comme je n’aurais dû cesser de le faire! 1778. » (Port. 303.)
Malgré le double attachement que Saint-Martin eut le temps de former à Toulouse — et ses affections n’y fu-
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rent pas de celles qui naissent et passent comme des météores — je ne crois pas que son séjour s’y soit prolongé au delà de quelques mois. Si j’en juge ainsi, ce n’est point par la raison que je ne trouve pas d’association qu’il y ait fondée dans le sens de sou œuvre; cela ne prouve rien, puisqu’il n’en a pas fondé non plus à Paris et qu’en général il aimait peu ces associations ; — si j’en juge ainsi, c’est par la raison que je ne trouve pas d’élèves qu’il y ait formés, ni de relations permanentes qu’il y ait contractées. Or cela entrait fort dans ses vœux, ainsi que le font voir ses séjours à Lyon, à Strasbourg, à Paris et à Versailles. D’ailleurs ou le retrouve bientôt à Paris, qu’il traitait volontiers comme fout la plupart des personnes qui n’y demeurent pas, l’appelant son purgatoire, mais le quittant toujours avec regret et y revenant sans cesse avec empressement : car toute sa vie prouve ce que prouve celle de tant d’autres, une fois qu'on a habité Paris, on n’est plus précisément de Paris, mais on n’est plus chez soi hors de Paris.
En sa qualité de jeune écrivain aspirant à une grande influence et d’ailleurs porté à tous les genres d’enthousiasmes, admirant toutes les supériorités, il désirait vivement, à cette époque, entrer en relation avec le plus grand et le plus universel esprit du siècle, avec celui dont je ne dirai pas qu’il le gouvernait, nul ne gouverne un siècle, si ce n’est celui qui les gouverne tous, mais le premier d’entre tous les écrivains, celui qui avait l’influence prépondérante. Le maréchal de Richelieu, qu’il rencontrait dans le monde et qui le protégeait plus sérieusement que ne comportait la frivolité de ses habitudes ordinaires, avait parlé à Voltaire du premier