‹ Saint-Martin, le philosophe inconnu, sa vie et ses écrits, son maitre Martínez et leurs groupes d'après des documents inéditsChapitre 59 sur 360 · VOLTAIRE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE

ouvrage de son protégé, afin de le disposer à l'entrevue désirée par Saint-Martin. Le spirituel vieillard, qui n’avait rien à refuser au maréchal, son grand ami et son confrère à l’Académie, Voltaire, que flattait d’ailleurs tout hommage de ce genre, avait immédiatement répondu un mot de sa façon : « Le livre [Des erreurs et de la vérité) que vous avez lu tout entier, je ne le connais pas ; mais s’il est bon, il doit contenir cinquante volumes in-folio sur la première partie et une demi-page pour la seconde. » Quand il eut lu ce gros volume qui blessait toutes ses idées et condamnait toute son œuvre de propagande, il le critiqua avec dédain, brutalement; mais il se garda bien d’en dire sa pensée au maréchal de Richelieu. Ce fut dans une lettre à d’Alembert (22 octobre 1777), qu’il jeta son courroux. Cependant, il ne se refusa pas à l’entrevue qui lui fut demandée de nouveau par Richelieu. D’ailleurs six mois s’étaient écoulés depuis la lecture qu’il avait faite du volume de Saint- Martin, et sa mort (10 mai 1778) le dispensa de la visite de l’Illuminé , au moment où elle devait avoir lieu.

Il est à regretter que nous n’ayons pas, tracés de la plume de chacun d’eux, quelques mots d’appréciation réciproque à comparer aux récits de l 'entrevue Chdteaubriand.

Du côté de Saint-Martin, le désir de voir l’auteur des Lettres philosophiques était né d’une admiration sincère. On n’est pas plus juste que ne l’est Saint-Martin pour un écrivain qui blessait toutes ses tendances et condamnait, à son tour, toute son œuvre de propagande à lui : « II est impossible, dit-il, de ne pas admirer

ROCSSEAC.

cet homme extraordinaire, qui est un monument de l'esprit humain...

« Mais, l'homme n’étant pas parfait, peut-être est-ce ce goût si fin, si délicat, si parfait, qui a été le mérite dominant de Voltaire et qui a pris sur les autres dons, tels que l’élévation et l’invention, qui sont très-voisines l’une de l’autre. »

J’appelle un peu d’attention sur cette remarque si line et si profondément vraie :

« Je ne puis lui pardonner d’avoir traité Rousseau comme il l’a fait. Voltaire n’était ni athée, ni matérialiste. 11 avait trop d’esprit pour cela; mais il n’avait pas assez de génie ni de lumière pour croire à quelque chose de plus. »

Cela est encore d’un excellent observateur. Les pages de Saint-Martin, que je le dise ici très-universellement, sont toutes parsemées de ces sortes de points lumineux qui font l'effet d’autant de perles jetées sur un fond un peu sombre et trop souvent obscur.

Saint-Martin désirait plus vivement encore de faire la connaissance personnelle de l’écrivain que nous venons de l'entendre disputer aux attaques de Voltaire. J. -J. Rousseau lui inspirait des sympathies réelles par l’élévation de ses tendances réformatrices et par la fermeté de ses doctrines spiritualistes. Étudiant en droit, ses prédilections pour la loi naturelle l’avaient porté vers un illustre écrivain de Genève, Burlamaqui, dont le meilleur ouvrage, les Principes du droit naturel et politique, avait paru pendant son séjour aux écoles, h' Émile et le Coîilrat social , publiés presque à la même époque, à une année près, que le livre de Burlamaqui, offraient

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