CHAPITRE V
ce serait se heurter à (oui un ensemble de faits que je vais essayer d'exposer, el qui lui ont mérité la glorieuse qualité d'apôtre national de la France. Pour justifier une pareille opinion, il faudrait d'abord renfermer dans la cité des Turones, ou dans sa circonscription, un certain nombre d'événements dont Sulpice Sévère ne précise pas le théâtre, mais qui peuvent aussi bien s'être passés dans toute autre province; et fût-on autorisé à le faire, il resterait encore dans les récits du biographe assez de localités clairement désignées pour nous forcer à élargir beaucoup plus le cercle des missions du bienheureux pontife. Il prêchait la foi partout où il passait, partout oîi l'appelaient ses affaires; mais il voyageait aussi dans le but unique d'enseigner et de convertir les populations; autrement il serait impossible d'expliquer des excursions aussi multipliées et aussi divergentes. Leur grand nombre va même nous empêcher de les étudier dans l'ordre le plus logique. Ce serait, sans doute, une excellente chose de pouvoir dire: A telle époque, il suivit tel itinéraire et fit entendre la parole de Dieu à tel et tel endroit. Mais tout au plus peut- on tenter une restitution de ce genre pour les grands voyages qu'il accomplit notoirement, de Tours à Trêves, de Poitiers aux Alpes, etc. En dehors de ceux-là, son trajet, ses stations seront toujours très difficiles à déterminer; et cependant l'on ne peut douter de son apparition dans une foule de lieux qui, en aucune de ces circonstances, ne durent se trouver sur son chemin. Inutile, par conséquent, de s'obstiner à suivre sa marche ou même l'ordre des temps. La clarté exige que nous procédions autrement. Nous allons donc parcourir successivement les différentes provinces où sa présence a pu laisser des traces , en partant d'abord de Tours dans la direction du nord, pour redescendre ensuite aux pays du centre et du midi; et nous chercherons surtout à reconnaître les fruits de son passage, sans nous inquiéter de la cause ou du moment, excepté quand ils seront clairement indi-
qués. L'intérêt local doit, en effet, le céder à l'intérêt général; et l'essentiel, ne l'oublions pas, est de constater l'immense rayon dans lequel notre héros étendit son action salutaire. Après cette série de vérifications, il sera plus facile d'embrasser dans un coup d'œil général l'ensemble de son œuvre apostolique , le caractère de ses missions , l'importance de leurs résultats.
Trois sortes d'indices peuvent nous éclairer dans notre recherche : les documents écrits ; les traditions ou légendes ; enfin les monuments, particulièrement les églises. Pour les premiers, nous n'avons qu'à peser leur autorité suivant les lois ordinaires de la critique. La deuxième catégorie ne peut nous apporter qu'un secours très secondaire. En effet, si l'on en croyait la voix populaire, il n'y aurait, pour ainsi dire, pas en France une seule province, et, dans quelques provinces, pas une paroisse qui n'ait eu l'honneur d'entendre la prédication de saint Martin. C'est là un autre excès contre lequel il est nécessaire de réagir. Les légendes, dont l'étude trouvera sa place dans la seconde partie de cet ouvrage, ne pourront ùti-c admises comme argument, sur le point qui doit nous uccui)er ici, que lorsqu'elles concorderont avec les autres indices; seules, elles ne feront pas autorité, à moins de présenter un caractère d'antiquité et de vraisemblance extraordinaires : voilà, il me semble, une règle admissible pour tout le monde. Restent les églises. L'auteur de V Histoire ecclésiastique du Poitou, qui a entrepris d'élucider la question pour cette province, a pris pour base un canon du concile de Carthage, tenu en 398, par lequel il était recommandé aux évêques de ne pas laisser élever dans les campagnes, ni sur les voies publiques, des sanctuaires ou mémoires en l'honneur des saints, si ce n'est aux lieux consacrés par leur martyre, leur habitation, leurs miracles ou leurs reliques authentiques ; et il en a conclu que les églises placées sous le vocable de saint Martin, lorsqu'elles sont antérieures au ix'' siècle, groupées le long