CHAPITRE V
du saint lorsqu'il faisait encore partie de l'armée impériale et d'une des légions cantonnées à Amiens'; mais, tout en admettant que sa présence ait pu exercer en ce lieu une influence salutaire, on ne saurait guère rattacher ce fait à son apostolat proprement dit, lequel ne commença, selon Grégoire de Tours, que durant son séjour en Poitou. Le pays de Bray, où l'amène également, sans rien affirmer toutefois, un historien locaP, n'a d'autres titres à faire valoir que le grand nombre de ses églises dédiées à saint Martin et la dévotion traditionnelle de ses habitants envers lui.
A Paris, nous retrouvons la trace absolument authentique de l'intrépide missionnaire. La vieille Lutèce était depuis longtemps gagnée au christianisme ; mais l'atmosphère demi-païenne qu'elle avait de nouveau respirée avec Julien, apostat dans l'àme avant de l'être officiellement, son luxe naissant, conséquence naturelle du séjour du prince, faisaient de l'aspect et de la parole d'un homme aussi évangélique un véritable bienfait pour son peuple léger. Puis, dans ses environs, comme dans toutes les campagnes gauloises, les idoles comptaient encore des adorateurs. Dieu dirigea donc le salut de son côté en lui envoyant Martin. Sur le bruit que le fameux évêque de Tours arrivait dans leurs murs, les Parisiens, avides de nouveautés, se portèrent en masse au-devant de lui; un cortège des plus imposants le ramena jusqu'à la cité. A la façon dont Sulpice nous le dépeint, marchant à la tète des « grandes foules », on croirait qu'il parle du Sauveur entrant dans Jérusalem. Mais la ressemblance entre Jésus-Christ et son infatigable apôtre ne devait pas s'arrêter là. Comme les Juifs, les habitants de Lutèce guettaient un miracle. En franchissant la porte de la ville, le pontife aperçut un horrible lépreux, dont tout le monde s'écartait avec dégoût. 11 s'approcha de lui, avec cette bonté inépuisable qui faisait le fond de son caractère,
1 Communication de M. Parisy-Dumanoir. = - M. l'abbé Decoste, Essais hislor. et archéol. sur l'arrond. de Neufcliâlel.
le bénit, et, pour donner une leçon de fraternité chrétienne à cette population trop délicate, Tembrassa publiquement. Alors, à la stupéfaction générale, ce malheureux apparut guéri; le lendemain, il venait à l'église, la peau fraîche et nette , pour remercier Dieu de la santé qu'il avait recouvrée et qu'il devait conserver'. Telle est la mémorable action qui a valu au nom du saint évèque une popularité si longue et si tenace dans la capitale de la France. Les Parisiens ne la connaissent plus guère; ils parlent tous les jours de la rue Saint- Martin, du faubourg, du boulevard, de l'église Saint-Martin, sans se douter du grand souvenir qui se cache sous ces dénominations séculaires. Ils savent (les plus lettrés) qu'une de leurs reines a déposé un baiser sur la bouche d'un poète endormi; mais le baiser donné à la misère repoussante par l'apôtre de la charité, ils en ignorent: on ne leur a jamais raconté cela. Pourquoi? Sans doute à cause du bienfait même qui accompagna cet acte touchant. C'est un miracle : on n'en doit rien dire. Pourtant leurs pères ne passaient point sans fléchir le genou à l'endroit où leur avait été donné un si bel exemple. Ce lieu digne de respect, où s'éleva, presque aussitôt après, un petit oratoire, se trouvait à côté de la porte septentrionale de la cité, ouvrant sur l'ancien pont remplacé aujourd'hui par le pont au Change, et à la place même occupée par la grosse tour du Palais dite tour de l'Horloge ^ Martin, selon la plupart des commentateurs de Sulpice, revenait alors de Trêves, et le fait est que sa présence à Paris est mentionnée par le biographe immédiatement après son séjour dans la métropole gauloise; d'ailleurs, s'il entra par la porte en question, il est clair qu'il arrivait du nord. La guérison du lépreux fut nécessairement suivie d'une abondante récolte pour ce moissonneur d'âmes. Son courageux baiser a même fait école, et l'on a vu , dans les siècles de foi , les personnages les
1 Vita s. Mari., 18. = 2 Grég. de Tours, HisL, VIII, 33. Lebeuf, Hisl. de la ville de Paris, I, 28'i. V. le chapitre consacré aux églises de Saint- Marlin.