CHAPITRE V
plus illustres, des princes de l'Église comme des princes de la terre, embrasser humblement les plaies des pauvres de Jésus-Christ. Seulement leur contact avait rarement le don de les faire disparaître. Guillaume, chancelier de Lincoln, se plaignait un jour, en riant, de cette différence de résultat. « Martin baisait les lépreux et les guérissait, dit-il; moi, j'en fais autant, et je ne les "guéris pas du tout. — Il est vrai , lui répondit saint Hugues ; mais si le baiser do Martin purifiait les corps, ceux que nous donnons aux lépreux font encore plus merveille : ils nous purifient l'âme. »
Si l'évêque de Tours revint de Trêves par Paris dans l'un ou l'autre de ses voyages, il on résulte qu'il dut évangéliser les pays intermédiaires, ou du moins les localités situées sur la route qui reliait ces deux cités entre elles. Le chemin le plus direct pour aller de l'une à l'autre passait par le Luxembourg et par Reims. Il est probable qu'il le suivit au moins une fois ; car on trouve , sur le parcours de l'antique chaussée romaine menant de cette dernière ville à la capitale de Valentinien et de Maxime, un bon nombre de paroisses dédiées à saint Martin, et, près d'une des stations de cette même voie, qui s'appelle aujourd'hui Carignan, après avoir porté jusqu'en 1662 le nom d'Yvois, le diacre Vulfilaïc bâtit, au vi® siècle, une basilique en son honneur ^ Par une ligne un peu plus oblique, on traversait le territoire de Verdun, la Woëvre, le pays de Metz, également riches en églises, bois, chemins ou fontaines portant son nom. Presque toutes ces mémoires peuvent, à la rigueur, se rapporter à son passage, puisque le trajet qu'elles supposent correspond aux indications générales du texte de Sulpice Sévère. Mais il paraît s'être dirigé une autre fois, soit en allant, soit en revenant, par la Picardie, la Flandre et la Belgique (je veux dire, comme toujours, par les pays qui ont été ainsi dénommés par la suite). En effet, son culte a été, sur toute
' Grég., Hisl., VIII, 15. Sur la direction de celte voie romaine, v. la Revue archéoL, nouv. ^érie, Vlll, 168.
cette ligne, extrêmement répandu, et, sur quelques points, les sanctuaires placés sous son vocable forment comme un noyau compact, auquel il serait difficile d'attribuer une autre origine. Je sais que le fameux trait d'Amiens et le séjour du jeune lancier de Sabarie dans cette place de guerre ont contribué à faire vénérer son nom dans tous les environs. Cependant ces contrées portent la trace d'un ensemble de missions et de prédications pour lesquelles le loisir et même l'autorité nécessaires lui eussent manqué à l'époque où il était sous les armes. H y a donc lieu de croire qu'il y revint dans le cours de son épiscopat, et ses voyages à la cour de Trêves purent seuls lui en fournir l'occasion. Sans parler d'Amiens, où le rappelaient les souvenirs de son baptême et de la céleste vision qui le précéda, peut-être aussi quelques anciennes amitiés, il visita, d'après la tradition, Montdidier, Saint-Martin-de-Pas {Passus sancti Martini), Rubescourt : comme il est resté le patron de ces différentes localités, comme, d'autre part, elles se trouvent échelonnées sur la voie romaine d'Amiens à Reims, il semble bien avoir, en effet, suivi cette route à un moment quelconque ^ Ce n'est pas ici le lieu de mentionner les pures légendes accréditées à Domart, à MoUiens-Vidame , à Assevillers et ailleurs; les pièces d'eau, les grès, les arbres dits de saint Martin ne sont pas, je le répète, des jalons suffisamment sûrs quand rien ne vient les étayer. Mais dans la direction que j'indiquais, c'est-à-dire en s'avançant du côté de la Flandre, on rencontre des vestiges plus dignes d'attention et plus nombreux ; d'oîi il résulte qu'il dut également suivre une des voies remontant vers le nord. Dans aucun pays son nom n'a été attribué à une aussi grande quantité d'églises et de villages que dans le diocèse d'Arras : on peut s'en assurer par la liste publiée à la fin de ce livre. Il y a là un centre bien marqué. Il existe, en outre,
' V. Corblet, [fagiorjmphic du diocèse d'Amiens, IV, 506.