CHAPITRE V
aux environs de cette ville un antique chemin de Sainl- Martin traversant Vaulx-Vraucourt, Croisilles, Saint-Martin-sur- Cojeul , Neuville -Vitasse , Beaurains, Dainville, Agnez-lez-Duisans, Habarcq, etc.'. Or toutes ces paroisses sont encore placées sous le patronage de l'évêque de Tours, et la tradition de son passage s'est perpétuée dans la plupart d'entre elles. Un tel ensemble de faits doit avoir beaucoup plus de poids que des légendes ou des monuments isolés, et j'admets volontiers que l'absence de témoignages écrits n'est pas ici. par exception, un argument négatif sérieux.
En Flandre, les traces sont moins accusées, bien que le nombre des églises de Saint-Martin soit èncorc considérable. Un village dépendant autrefois des châtelains de Lille, Phalempin, passe pour avoir été converti au christianisme par la parole de notre saint missionnaire -. Si la chose était démontrée, les plus anciennes paroisses d'alentour seraient en droit de revendiquer la même origine , car il serait bien invraisemblable qu'il fût venu jusque dans ces parages pour prêcher aux habitants d'une seule bourgade. Celle de Cysoing la revendique en effet; malheureusement les auteurs qui appuient sa prétention ont le tort d'invoquer Grégoire de Tours, lequel ne dit pas un mot à ce sujet ^. Mais un texte du ix° siècle établit une présomption plus forte en ce qui concerne la partie orientale de la Flandre. Alcuin, l'illustre ami de Charlemagne, retournant une fois d'Aix-la-Chapelle à Tours, s'arrêta, nous dit-il lui-même, à quatre lieues de Saint-Amand dans « le petit logis de saint Martin'' ». C'est
• Communication de M. Harduin, curé de Neuville-Vitasse. = ^ Statistique archéot. du Nord, Lille, 1867, p. 83. = ^ Destombes, Vies des saints des dioc. de Cambrai et d'Arras, I, 71. = 4 In mansiuncula sancli Martini. [Alcuini opéra, éd. Migne, I, 349.) L'éditeur identitie cette petite maison avec un domaine de l'abbaye de Saint-Martin de Tours du nom de Baralla , éloigné de Saint-Amand d'une quinzaine de milles. Cependant les expressions d'Alcuin paraissent bien désigner autre chose qu'un bàlimont appartenant à son monastère.
là, si l'on veut, une indication peu précise; elle concorde cependant avec le vocable de l'antique église du monastère d'Elnon, aujourd'hui l'une des paroisses de la ville de Saint- Amand, toujours dédiée au saint évêque de Tours. Si ce texte ne prouve pas encore absolument le séjour du pontife dans cette région, il confirme du moins l'itinéraire que je viens de supposer tout à l'heure : puisqu'à l'époque carlovingienne on se rendait d'Aix-la-Chapelle en Tourainc par Saint- Amand, c'est-à-dire par la Flandre et la Picardie, on pouvait aussi bien, quelques siècles plus tôt, aller de Trêves à Paris et à Tours, ou vice versa, par le même chemin. Il faut enfin signaler, pour la Flandre, la tradition de la ville de Tournai, constatée, elle aussi, par des documents écrits, mais plus récents. Une chronique locale parle d'une colline boisée qui s'élevait à l'entrée de la cité, du côté du midi, et qui aurait été le théâtre des prédications du saint : il y aurait, comme partout, guéri à la fois les âmes et les corps '. L'érection de la célèbre abbaye de Saint- Martin de Tournai donne quelque crédit à cette version.
Si nous nous rapprochons à présent de Trêves, nous trouvons sur notre chemin de nombreux souvenirs du uiènie genre. Mais les seuls qui méritent de nous arrêter actuellement sont ceux qui se présentent dans un petit pays dépendant du diocèse de Liège, appelé la Hesbaye. Ici la trace que nous suivons prend plus de consistance et soulève une question dont la critique s'est déjà occupée. Les écrivains qui ont ti-aité des origines religieuses de cette contrée reconnaissent qu'elle a dû les premières lueurs de la foi à un missionnaire du nom de Martin : le village de Horion prétend même au singulier honneur de l'avoir maltraité et
1 Buzelin, II, 248. Deslombes, loc. cit. La hh/ruil- .ijuiiir <\ur M.ulin ressuscita un mort en cet endroit; mois nous savons |iai- ^^lll|lM■l' i|u'il n'opéra en tout(|ue trois résurrections, bien connues irailleurs. M. \';i\<\u- iiuiniy Vi) |)ense qu'il pourrait s'agir de celle du serviteur de l,ii|iii iii , i:n oiilec plus haut. 11 est cependant très invraisemblable, d'ajjrès le n^cil de riulpirc, ,^uc ce l'ait se soit passé ailleurs qu'en Poitou.
rniAPiTRE V
chassé. Seulemenl les uns vculenL que ce soit saint Martin de Tours, les autres un saint Martin de Ilesbaye ou de Tongres, qui aurait été évèquc de cette dernière ville cent ans plus tùt. On trouve, en effet, ce pontife sur le catalogue di'cssé au x'' siècle par le premier historien du diocèse, llei'iger; mais il fait partie d'une série de huit évè(iues intercalés par cet auteur, sans raison })robante, entre saint Materne et saint Servais. Beaucoup d'érudits, notannnent les auteurs de la Gallia christiana, n'admettent pas cette intercalation et pensent que cette partie du catalogue a été tout simplement copiée, dans le but d'allonger les fastes de l'Église de Tongres, sur la liste des premiers évêques de Trêves, qui contient justement huit noms semblables et dans le même ordre. Saint Martin de Tongres a cependant rencontré des défenseurs, qui prétendent que son corps fut transporté à Maëstriclit par un de ses successeurs, et que l'empreinte de son pied a subsisté à Horion jusqu'au temps d'Ogier le Danois. Mais ils se sont bien gardés d'observer que sa mission malheureuse dans ce village, le seul trait de sa vie que Ion ait pu citer, ou à peu près, est une simple réminiscence de deux faits relatifs à notre saint Martin et rapportés par Grégoire de Tours'. Ce concurrent n'a donc pas môme d'état civil certain, pour parler le langage moderne. Il faut remarquer, en outre, que plus des trois quarts des églises placées sous le vocable de saint Martin dans le diocèse de Liège, notamment dans la Ilesbaye, reconnaissent pour patron l'évèque de Tours, et non celui de Tongres'-. La célébrité du premier, dit-on, l'aura fait peu à peu substituer à son homonyme. Quelle preuve? Et si cette célébrité fut assez grande pour effacer la mé-
' Glor. Conf., '6. Virl. S. Mari., IV, 31. CeUe observation m'a été suggérée |iai- M. Godcl'niid Kurlh, professeur à l'Université de Liège. Cf., sur la même i|iir-iin,i, rlulsi . 111, 809; Acla SS. sept., IV, 354 et suiv.; Bûcher,
Uflij. rniitiiii.: elc. = - Communication de M. Ghilain, curé d'Avennes (dioc.
moire d'un apôlre local, n'est-ce pas un signe de plus qu'il s'est fait connaître dans le pays par ses œuvres bienfaisantes?
Il me resterait à établir le fait de sa prédication à Trêves et dans les environs. Mais la réalité en est suffisamment démontrée par les récits attachants de son biogra[)lie sur ses voyages à la cour de Maxime et par le commentaire qu'on en a lu plus haut. Rappelons seulement, pour la confirmer, que plusieurs paroisses très anciennes du Luxembourg, situées près de la route oii il fut réconforté par un ange, lui ont encore été dédiées (Wasserbillig, Betzdorff, Hunglister, Miinsbach, Schiitteringen , Weimerskirch, Arlon, Amberloux), et que certaines autres présentent dans leur nom défiguré un vestige évident du sien, comme Martelange (primitivement Martiningen ) : autant de stations où il dut s'arrêter '. Ses fréquentes apparitions dans la métropole gauloise sont même la meilleure justification de toutes les excursions dont je viens de parler, et l'on ne doit pas perdre de vue que l'ensemble de ses travaux apostoliques dans le Nord se trouve indirectcmiînt appuyé sur le plus authentique de tous les textes. 11 n'eut pas le bonheur de chasser entièrement de cette région le paganisme et la barbarie; car, à la faveur des invasions germaniques, ils y reprirent l)icntùt le dessus, et ils n'en furent définitivement bannis (pie par la légion de missionnaires qui vint, au vu" siècle, achever l'œuvre de saint
1 Communicalions de MM. Kurth et Engling. En 1827, le cmr (l'Ainlierloiix a trouvé sous Tciulel de son église un ancien autel païen où (■•lainil iv|ii,-ri,iés Hercule, Mercure, Junou et Minerve, et qm orne aujourd'iiui \r imi-rc luslorique de Luxembourg. Les archéologues du |)a\s uni |M iisé ce iiKininnenl avait été enseveli dans la maçonnerie, soit |i.ir S. M.uiin. -uil par S. M.ilcrne de Trêves A Weimerskirch , où existe la plus anrionue église du grand-duché de Luxembourg, la tradition veut que l'évèque de Tours soit descendu dans une vallée (|ui porte encore son nom, qu'il y ait détruit un temple et une idole, et (|u il ait été ensuite vénéré dans la même paroisse sous les traits d'une divinité païenne, dont la statue équestre était prise pour la sienne.