CHAPITRE V
Chàteauroux et Valcnçay. L'ardent prosélyte rencontra là, d'après Sulpice lui-même, une résistance à laquelle il n"était pas accoutumé '. Un temple des plus somptueux et des plus fréquentes faisait l'orgueil des habitants. Ce n'est pas une force à dédaigner qu'une coutume superstitieuse enracinée chez les paysans; mais, lorsque s'y joignent les petites vanités locales, elle est bien autrement difficile à combattre. Aussi les premières entreprises tentées contre ce monument de l'idolâtrie furent -elles vigoureusement repoussées ; on n'épargna à leur auteur ni les outrages ni les mauvais traitements. Toujours patient, toujours calme, il se réfugia dans un lieu caché du voisinage, et là, sous le cilice et la cendre, il pria, il jeûna pendant trois jours consécutifs : telle était, on se le rappelle, sa manière de se préparer aux grandes luttes. « Si des mains humaines ne peuvent renverser ce temple odieux, répétait-il dans sa prière , que la puissance divine s'en mêle ! » Alors deux hommes armés de la lance et du bouclier, deux guerriers de l'armée céleste, dit Sulpice, s'offrirent à ses regards, se donnant comme envoyés par Dieu pour le protéger dans son opération et pour mettre en fuite la troupe rustique de ses adversaires. Ils revinrent avec lui au bourg; et bravement, sous les yeux des païens ahuris, sans que ceux-ci fissent un pas pour s'y opposer, ils se mirent à démolir l'édifice, à briser les idoles, à renverser les autels. L'ouvrage fut bientôt terminé. Les paysans semblaient sortir d'un songe. Ils comprirent qu'une puissance surnaturelle les avait pa-
I Beaucoup d'historiens ont placé ce fait au Louroux (Indre-et-Loire), ou à quelque autre villn,u;e d'un nom analogue, sous prétexte que Sulpice ;q,|M ll,. 1,. liiMi (Ml ,|uosli(.n Lrprosum. Gervaise (p. 73) et Mnl.ilir hii-inéine
/;,/,/. ,/,• rhrnir ,1,-s rinirirs. 1863, p. 401) SOnt tombés (l;m- rrWr .Tivur.
On s.-iil aiijiiurd luii, à u m pouv.iir douter, que le mol Lqu-o.^nm n a jamais revêtu de formes semblalilrs en français, cl (|uc lnus les noms de lieu dans le genre de Leroux, Louroux, Lnimin , \ iciinrnt ilu lalin o,v//omim. Lcvroux est la seule traduction rationnelle du premier, et bien d'aulrcs raisons militeraient au besoin en faveur de celle localité.
ralysés, et, saisis d'une terreur salutaire, ils s'écrièrent d'une seule voix : « C'est le Dieu de Martin qu'il faut adorer, puisque les nôtres sont incapables de se défendre et de nous défendre'. » Et toute la population crut en Jésus- Christ. Voilà ce qu'était capable de produire la présence d'un saint, et ce qui se produisait souvent sur son passage.
Des monuments celtiques, des ruines de villas romaines, des arènes ont été retrouvés à Levroux. Ces découvertes confirment à leur manière et l'importance du temple dont nous parle Sulpice, et l'emplacement véritable de l'antique Leprosuni. On croit que cet édifice s'élevait au milieu de la ville, sur le terrain occupé depuis par l'église; ce qui n'a rien que de vraisemblable, en raison de l'habitude où était saint Martin d'ériger un sanctuaire au vrai Dieu sur les ruines des autels païens qu'il détruisait. Levroux possède, en outre, une tradition d'après laquelle son nom même, qui était auparavant Gabatton, serait dù à un miracle opéré par saint Martin. Un des principaux habitants, le seigneur du lieu, disent les naïfs récits du moyen âge, était atteint do la lèpre. En apprenant la venue de l'homme puissant qui guérissait tant de maux, il se plaça sur son chemin et le supplia d'accepter l'hospitalité dans sa demeure. Son invitation fut agréée; il lui donna un festin, et le lendemain, à la messe, il reçut de sa bouche le baiser de paix : la lèpre disparut aussitôt. Cette légende, publiée par Labbe d'api'ès une Vie de saint Silvain qui s'est perdue depuis, figure aussi dans un manuscrit de la bibliothèque de Tours remontant au xiv"^ siècle-. On la retrouve, au commencement du xiii",
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CHAPITRr<: V
dans le poème de Péan Gàlineau ' ; mais cet écrivain n'a par lui-même aucune autorité pour les événements accomplis neuf cents ans avant lui. En admettant qu'il l'ait puisée dans cette biographie de saint Silvain, et que celle-ci soit de beaucoup antérieure, on ne saurait encore attribuer une grande valeur à un pareil récit. Une chose curieuse aurait dû frapper, dès le premier coup d'oeil, ceux qui l'ont accepté comme authentique^ : c'est la double ressemblance qu'il présente, d'une part, avec le trait du lépreux purifié à Paris par un baiser de saint Martin, et, de l'autre, avec celui que l'Evangile nous raconte sur Zachée. Très probablement, l'auteur primitif a voulu, pour édifier davantage ses lecteurs ou ses auditeurs, mêler ensemble deux exemples mémorables, ou bien la voix populaire s'est chargée d'opérer elle-même cette fusion. Coïncidence singulière, équivalant presque à une preuve : une autre tradition locale affirme, par la bouche de GàLincaa et de plusieurs autres, que ce fameux Zachée et le saint honoré à Levroux sous le nom de Silvain sont un seul et même personnage. Je n'ai point à discuter ce dernier fait, dont l'éclaircissement demanderait des recherches approfondies, pour n'aboutir peut-être qu'à des résultats incertains. Mais j'en tire seulement cette conséquence que l'histoire du riche lépreux de l'Evangile devait être très familière, dans le moyen âge, aux habitants de Levroux, et qu'elle a fort bien pu inspirer la légende ajoutée à la Vie de saint Silvain. On dit encore que l'évêque de Tours était attiré en ce lieu par sa dévotion toute naturelle pour un disciple du Sauveur : la chose n'a rien d'impossible, et il suffisait que l'on crût de son temps à l'identité des deux bienheureux pour qu'il accomplît un pèlerinage
1 Éd. Bourassé, p. 79. = ^ De ce nombre sont M. l'abbé Dupuy et M. l'abbé Damourelte, qui s'est appuyé sur cette légende dans une intéressante communication faite, en 1873, au congrès archéologique de Chàteauroux, au sujet des excursions de saint Martin en Berry. (Comptes rendus, p. 414 -il9.) Son travail nous a cependant a|>porlé sur quelques points des lumières utiles.
SAINT MARTIN APOTHE
si conforme à ses habitudes. N'allons pas cependant , comme Gâtineaii, lui faire recommencer chaque année ce pieux voyage : de telles amplifications ne sont permises qu'aux poètes.
Pour venir de Tours à Levroux, on suivait une de ces voies vicinales que les Romains avaient multipliées sur notre sol dans les derniers temps de leur domination, longeant les bords de ITndre ' ; puis on quittait cette vallée vers le point le plus rapproché du bourg de Leprosum, et l'on y arrivait en quelques heures de marche. Or, dans ce trajet, on traversait, en dehors de la Touraine, les territoires de Glion (Claudiomagus) , d'Argy, de Ileugnes, de Saint-Martin-de-Lamps, dont les églises paroissiales sont toutes consacrées au bienheureux pontife. A Argy notamment, son souvenir est resté des plus vivaces. Au xin^ siècle, on racontait les incidents de son passage : ici, il s'était reposé au bord d'une fontaine; là, son bâton et celui de saint Brice, son compagnon, plantés en terre, avaient subitement produit des feuilles et des fleurs. De nos jours, ces récits ne sont pas complètement oubliés. Il est donc bien présumable, comme l'a montré M. l'abbé Damourette% qu'il a réellement suivi cette ligne. Seulement, au lieu de rattacher avec ce dernier l'apparition de Martin dans ces différentes localités à un voyage de Rome, qui, nous l'avons vu, est un fait controuvé, je la rattacherais plutôt à son excursion en Auvergne, dont un texte authentique ne nous permet pas de douter. Dans la direction de cette province, sur les voies menant à Argentomagus (Argenton) et à Mediolanum { Chàteaumeillant), on rencontre encore des paroisses placées sous son patronage : Villegongis, Arthon, Nohant-Vic , Lacs, près la Châtre, où dans les murs d'une église romane sont encastrés quelques débris provenant d'un
1 V. Mabille, Bibl. de l'École des Charles, an. 1863, p. 42'i, 427. = 2 Loc.