CHAPITRE V
temple païen'; peut-èlrc ce lieu a-l-il vu se renouveler la scène de Levroux. Beaucoup d'autres villages du Berry l'honorent également d'un culte particulier et peuvent avoir reçu son enseignement dans un autre voyage, par exemple quand il se rendit à Autun ou quand il en revint, par la grande voie qui allait de cette ville à Bourges et à Tours-. Toutefois il est prudent de ne pas se fier, pour ceux-là, au vocable de l'église paroissiale, attendu qu'il peut très bien avoir été donné à la suite du passage du corps de saint Martin, qu'on emporta à plusieurs reprises à travers le Berry, au temps des invasions normandes.
Le pontife missionnaire prit sans doute à Chàtcaumeillant, où la voie romaine bifurquait, l'embranchement conduisant à Clermont. Sa présence en Auvergne est constatée par Grégoire de Tours, qui était particulièrement au courant des annales de cette province, berceau de sa famille. Son témoignage est ici doublement précieux, parce qu'il nous prouve que Sulpice Sévère n'a pas, comme il le dit lui-même, raconté toutes les pérégrinations de son héros, et que, par conséquent, son silence ne saurait infirmer à lui seul celles que nous pouvons connaître ou deviner par d'autres moyens. On a vu plus haut que le saint était allé prier sur la tombe d'une pieuse vierge appelée Vitaline, ensevelie au bourg d'Arthonne, à quelques lieues de Biom. Il accomplit en ce lieu, ajoute Grégoire, beaucoup d'autres actions qu'il serait trop long de raconter '\ Évidemment ces actions se rattachaient, comme toujours, à la christianisation du pays. En sortant de là , il reprit la route de la capitale des Arvernes. Les sénateurs de la cité, c'est-à-dire
• Au X' siècle, on trouvait sur la mémo lipnc, .'i rùtr de ( lliàlc'iurdiix , iiiie église et un monastère dédiés à saint Martin , ;i\ rc un ilijiijiiii .iiiiLiiiriiiini ;iu seigneur de Déols, qui en rendait riiommago à l'an ln:-\ Tiiin' (!(■ I nurs M. |)amourette voit encore là un vestige du passage de saint Martin : son opinion a été combattue par M. Palustre (Congrès de Châteauroux, Comptes rendus, p. 493 et suiv.) = 2 V. la carte des voies romaines de l'Orléanais dressée par Jollois (Anliquilh du, Loiret, pl. 1 ). = 3 Glor. Conf., ,5.
toute l'ancienne noblesse romaine, apprenant qu'ils allaient être honorés de sa visite, s'émurent et se portèrent à sa rencontre, à l'exemple des Parisiens. Ils emmenaient avec eux des chevaux, des chars, de riches équipages. Mais lui, monté modestement sur un âne, assis sur une selle grossière, les vit venir du haut du mont de Belenus, qui dominait le bourg de Riom, et s'écria : « Que me veulentils, avec un si pompeux appareil? » L'un d'eux avait pris les devants ; il lui apprit que les sénateurs d'Auvergne venaient en cérémonie le recevoir. « Ce n'est pas à moi, dit-il, d'entrer dans leur cité avec une pareille ostentation. » Et, tournant bride sur-le-champ, il se mit à fuir. On courut après lui; on le supplia de revenir, et, pour le prendre par son faible, on lui parla des malades qui attendaient de lui leur guérison. Mais ce fut en vain; son humilité avait été trop maladroitement effarouchée. Il se contenta d'imposer les mains sur les malades présents, et regagna Arthonne, oii il s'arrêta sous un berceau que l'on montrait encore au temps de Grégoire '. L'apôtre populaire avait les honneurs en aversion ; il réservait ses faveurs pour les déshérités de la terre.
Cette mission en Auvergne aurait eu lieu, suivant Gervaise et M. l'abbé Dupuy, après le concile de Saragosse, d'où Martin serait revenu par Vienne et les provinces du centre ^ Mais c'est là une supposition tout à fait inadmissible. Ce concile, on le sait, se réunit en 380; d'autre part, le séjour de l'évêque de Tours dans la métropole viennoise eut lieu, comme nous le verrons bientôt, en 389 ou très peu de temps avant. Ainsi donc, si l'on rattache la mission dont il s'agit au voyage de Saragosse, on ne peut la rattacher au voyage de Vienne, et réciproquement. Que si l'on adopte le second parti (et c'est le plus raisonnable), il faut parler de l'aller, et non du retour; car, le saint
I Glor. Conf.. 5. = 2 Gervaise, p. 177. Dupuy, p. 121 et suiv.
CIlAriTRR V
ayant atteinl les bourgs crArlhonno et clc Pviorn avant d'arriver à Clerniont, il est clair ({u'il venait du coté du nord, et (jue, par conséquent, il ne pouvait revenir de Vienne. La montagne désignée par Grégoire (mons Belenalemis) était un des hauts lieux où l'on vénérait la vieille divinité gauloise appelée Belenus, confondue par les Romains avec Apollon. Sa situation exacte est restée longtemps ignorée. M. Longnon l'a tout récenniient reconnue, sur les indications de M. Augustin Chassaing, dans le mamelon sur lequel s'élève le village de Saint-Bonnet (Puy-de-Dôme) : ce point est, en effet, le seul qui remplisse les deux conditions nécessaires d'être sur la voie romaine d'Arthonnc à Riom et de dominer cette dernière ville; de plus, on trouve dans un diplôme du roi Pépin la mention d'une villa Belenalensis située auprès de Riom, et qui ne peut être que le moderne Saint-Bonnet'. L'identité du lieu semble donc certaine. Mais nous ne savons nullement si le saint évêque y fit œuvre d'ajjôtre, ni s'il eut l'occasion d'y condjattre, comme ailleurs, le culte de Belenus.
Pour le Forez, nous n'avons d'autres indices que des traditions; mais elles sont nombreuses, et elles empruntent un caractère de quasi-certitude à l'authenticité des voyages de Martin en Auvergne et en Dauphiné. 11 est impossible de passer de Tune de ces dernières provinces dans l'autre sans traverser le territoire forésien , et nous sommes forcés de convenir que l'apôtre des Gaules dut l'évangéliser si nous admettons qu'il se soit rendu de Tours à Vienne, ou vice versa. Les églises et les légendes sont trop disséminées, dans cette région, pour nous permettre de reconstituer un itinéraire; il convient cependant d'observer qu'elles sont en partie échelonnées le long des vallées de la Loire et du Gier, qui mènent directement à la cité dauphinoise : il en existe à
' Géographie de la Gaule, p. 491.
Cordellcs, à Ncrvieux, à Gleppé, à Saint- Just, à Fours, à Cuzicu, à Saint-Martin-de-Coalieux, à Saint-Romain-en- Jarret, etc. M. Vincent Durand, dans un mémoire plein d'intérêt, a relevé soigneusement sur le sol de sa province tous ces intéressants souvenirs, paroisses, chapelles, pierres, fontaines de saint Martin, empreintes de ses pas ou des pas de son cheval, et il les a trouvées presque toujours accompagnées d'antiquités romaines, ou môme préhistoriques : preuve certaine que les lieux où on les rencontre étaient autrefois des centres de population et de paganisme où devaient venir prêcher les propagateurs de l'Évangile Nous reviendrons sur ces curieux vestiges en étudiant l'histoire du culte de notre grand missionnaire.
Le Bourbonnais, le Nivernais sont moins fertiles en ce genre que le Forez. Cependant, à mesure qu'on se rapproche du Morvan, les traces se multiplient. Le Bazois, en particulier, passe pour avoir été sillonné par saint Martin. On prétend que le village de Dienne (canton de Saint-Benin-d'Azy) tirerait son nom d'un temple de Diane qu'il aurait entrepris de renverser, et il existe, à deux kilomètres de Montigny-sur-Canne, un gros silex qui rappelle encore son passage aux pieux paysans des environs Un bon nombre de paroisses du diocèse de Nevers l'honorent comme leur patron principal ou secondaire. La vénération dont il est demeuré l'objet tout autour de cette ville peut tenir en partie à l'influence de l'abbaye qui s'y éleva plus tard sous son nom ; mais il ne faut pas oublier non plus qu'il traversa lui-même le Morvan, en suivant sans doute la voie romaine qui passait à Dccizo, et c'est précisément là, c'est sur les confins de ce pays cL de l'ancienne Bourgogne, que nous allons lui voir entreprendre une de ses plus importantes campagnes contre le paganisme.
1 V. les comptes rendus du Congrès scienlifiquc de Franco, 42= session, II, a2.") et suiv. = 2 Notice sur le culte de S. Martin dans le Nivernais, par M-r Crosnier, p. 8.