‹ Saint MartinChapitre 143 sur 317 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

rité qui dévorait son âme. Est-ce par humilité qu'il s'adressait de préférence aux paysans, comme l'a dit Tillemont? Non, bien que ce motif eût été digne de son grand cœur; mais il allait à eux parce qu'ils étaient les déshérités, les abandonnés. « Ses procédés de prédication, avance l'auteur d'une étude toute récente, peu sérieuse du reste, eussent rencontré dans les grandes cités de la Gaule une redoutable opposition. Il prêcha dans les campagnes, parce que dans les campagnes seules il pouvait impunément faire suivre sa prédication de ces arguments irrésistibles dont nous avons parlé (les actes violents)'. » En d'autres termes, c'est la peur qui l'aurait éloigné des cités, la peur d'un public malveillant ou d'une magistrature hostile. Comme s'il n'avait pas l'habitude d'affronter des dangers plus graves! Comme s'il n'avait pas bravé maintes fois , au péril de sa vie , et les menaces du fanatisme et les colères des grands! Les cités, d'ailleurs, étaient déjà chrétiennes : voilà la raison qui devait détourner d'elles son principal effort, et il est aussi difficile de la contester, cette raison , que de l'ignorer. Les magistrats de l'empire avaientils donc plus le droit d'arrêter la propagande évangélique et la destruction des autels païens qu'un évêque n'avait le droit d'y travailler? Les entreprises de saint Martin constituaient-elles une « violation manifeste des lois^»? Ce modèle des destructeurs d'idoles, comme Beugnot l'appelle avec une nuance d'ironie, commettait-il un délit? « Personne, dit cet historien, n'avait reçu des lois ou de l'empereur le pouvoir de parcourir les campagnes en renversant les statues des dieux, en brûlant et en démolissant les temples. Pendant tout le temps de sa belliqueuse mission, Martin agissait d'après l'inspiration de son zèle et de son courage, mais à ses risques et périls. Le pouvoir souverain ne secondait pas ses efforts ; là où il renversait une idole

1 p. Albert , Variétés morales et littéraires, ]i. 108. = 2 jd., ihid., p. 104.

malgré les païens, il commettait une véritable infraction aux lois » Saint Martin convertissant illégalement les paysans, saint Martin donnant de l'occupation à la police champêtre, c'est une des plus jolies trouvailles dont puisse s'honorer l'école ingénieuse des esprits forts. Malheureusement nous savons par des témoignages authentiques, et M. Beugnot s'est chargé lui-même de nous rappeler que l'empereur Constantin avait proclamé la liberté des cultes, que l'autorité civile, à partir de ce moment, n'intervenait plus pour défendre la cause du paganisme, et qu'elle protégeait plutôt ses adversaires. Sans doute, la loi ne prescrivit formellement la conversion des temples en églises que sous le règne d'Honorius, en 408, et ce fut même là le corollaire le plus éloquent de l'œuvre apostolique du grand évêque des Gaules. Mais il y avait longtemps alors que les disciples de l'Évangile avaient la faculté de combattre ouvertement l'erreur et de faire triompher la vérité. Autrement, comment s'expliqueraient toutes ces missions, toutes ces conquêtes pacifiques qui achevèrent, au iv'' siècle, la transformation de la classe rustique? Peut-on croire sérieusement que le bras de l'autorité, tout-puissant dans les villes, ait été trop court pour atteindre le coupable en dehors de leurs murailles?

Mais soit, je l'admets un instant, saint Martin n'avait ni mandat ni permis; il violait les lois de son temps, cet audacieux novateur. Et ne les violaient-ils pas, ces abbés, ces seigneurs qui plus tard supprimaient sur leurs domaines l'esclavage reconnu par le droit? Ne les violait-il pas, ce modèle des rois qui bouleversait le code féodal au profit de la justice et de l'humanité? Ne les violaient-ils pas, ces évêques qui donnaient asile dans leur église aux malheureux poursuivis par la puissance séculière? Ne les violaient-ils pas, ces martyrs qui refusaient d'adorer la statue

' Destr. du pagan., I, 303.

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