‹ Saint MartinChapitre 142 sur 317 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

et, en effet, le souvenir de sa prédication a persisté dans quelques villages peu éloignés de Vienne, par exemple à Pomcys, près Saint- Symphorien (Rhône), et à Peyraud, près du Péage (Ardèche). S'il faut en croire les traditions, il aurait même poussé jusque dans la vallée du Vercors, aux environs de Die'. Les montagnes abruptes qui ferment l'accès de cette région, les forêts épaisses qui les recouvraient, pouvaient avoir favorisé la résistance du culte païen : un tel motif suffisait pour l'attirer, car son cœur d'apôtre, nous le savons, bondissait à la pensée qu'il y avait quelque part des malheureux encore plongés dans les ténèbres de l'idolâtrie.

Nous voici arrivés au terme de notre enquête au sujet de l'apostolat de saint Martin. Peut-être le lecteur aura-t-il eu quelque peine à suivre jusqu'au bout cette longue démonstration de l'immensilé de ses travaux ; mais il conviendra qu'elle était nécessaire. Qui pourrait croire, à première vue, qu'un seul homme ait suffi à l'exécution d'une pareille tâche? Et n'a-t-il pas mérité deux fois plutôt qu'une le glorieux titre d'évangélisateur des Gaules, celui qui a passé à travers tant de provinces en laissant derrière lui un sillage lumineux, suivant la belle pensée d'un de ses successeurs^? En se bornant aux résultats absolument certains de notre investigation, voici les contrées oîi il a mis le pied : la Touraine, l'Anjou, le Maine, le pays Chartrain, l'Ile-de-France, la Picardie, le pays de Trêves, le Sénonais, la Bourgogne, la Suisse, le Dauphiné, l'Auvergne, le Berry, le Poitou, la Saintonge, le Bordelais. Et si l'on veut tenir compte des résultats reposant sur des probabilités plus ou moins grandes, mais dont quelquesunes approchent de la certitude, il faut encore ajouter à cette liste l'Artois, la Flandre, une partie de la Belgique,

' Communicalion de M. l'abbé Fillet, membre de la société d'archéologie de la Drôme. = ^ Jam lumen noslrum cxorilur, elc. (Grég., Hisl., I, 36.)

la Lorraine, la Champagne, la Franche -Comté, la Savoie, le Forez, le Nivernais, et même un coin de la Normandie et de la Bretagne moderne. Quel vaste champ d'opérations! Et l'on viendra dire, devant les conversions multipliées que nous avons constatées tout le long de la route, qu'on ne sait « s'il est permis de célébrer les conquêtes faites par l'Évangile dans les Gaules à la fin du iv° siècle ' » ! Que signifient, à côté de ce grand mouvement des campagnes vers la lumière et la vie, les rares vestiges de paganisme dont on peut signaler l'existence après les missions de saint Martin? Ne les retrouve- 1- on pas, ces vestiges, ces idées superstitieuses, jusqu'au temps de Charlemagne, jusqu'au milieu du moyen âge, jusqu'en pleine civilisation moderne? Et cependant nos paysans ont été réellement chrétiens à ces différentes époques. Lorsqu'on voit des foules idolâtres se précipiter sur les pas de l'ami de Dieu (c'est ainsi qu'elles l'appelaient^), s'assembler autour de lui dans les champs, faute d'un local assez vaste pour les contenir, l'écouter avidement, lui demander des miracles, se prosterner à ses pieds et recevoir en masse l'imposition des mains, il n'est plus permis, au contraire, de contester la transformation de la classe agricole. Et quand on voit ces hommes rustiques, dégradés par un culte ignoble parfois, mais droits et honnêtes dans le fond, se jeter eux-mêmes sur les monuments ou les emblèmes de leur antique religion, pour les détruire, à son commandement, avec toute l'ardeur qu'ils déployaient une minute auparavant pour les défendre, on se demande comment de tels prodiges pouvaient s'accomplir et se renouveler à chaque pas sans le secours d'aucune force physique, d'aucune autorité temporelle; car c'était là le plus grand des miracles, et ceux qui en réclamaient de lui devaient se trouver satisfaits au delà de leurs désirs. C'est que Dieu

Beugnot, op. cil., II, 153. = °- Siilp., Dial. II, 4.

CHAriTRE V

était vraiment avec son serviteur; ils le reconnaissaient à des signes certains, et il ne fallait pas moins que ces guérisons, ces délivrances, ces bienfaits de toute espèce pour ouvrir les yeux des ignorants et des fanatiques. On s'étonne de la continuelle intervention de l'élément surnaturel dans ses succès. Mais la parole humaine, réduite à ses seules forces, devait échouer devant ces natures grossières, même unie à la ])lus chaude et à la plus rude éloquence; voilà pourquoi le grand apôtre fut doublé d'un grand thaumaturge. C'est ensuite que la conversion des païens faisait sa préoccupation constante et, pour ainsi dire, exclusive : elle était son idée fixe; là était son œuvre et la raison d'être de son existence. Timeo hominem unius libri, disait un sage. L'homme qui concentre sur un seul objectif toutes les forces vitales de son esprit et de son corps, l'homme qui donne son àme et sa vie tout entière à une grande pensée, est une puissance redoutable. Enfin il n'entrei)renait [tas seul, d'ordinaire, ses expéditions apostoliques. Sulpice nous le représente presque toujours accompagné d'une petite escouade de. moines, ses disciples et ses auxiliaires : lorsqu'il navigue sur la Loire, lorsqu'il chemine à pied , malgré le poids de la fatigue et de la vieillesse, ou sur la plus humble des montures (car le cheval de saint Martin n'existe que dans la légende, et, du jour où il quitta la chlamyde, il ne voulut plus se servir que de l'ânesse du prophète), il a derrière lui un cortège respectueux, qui se tient à distance pour le laisser méditer, et qui se rapproche au besoin pour l'aider ^ Autrement l'on ne s'expliquerait pas très bien ces démolitions de temples et d'autels , dont nous parle à chaque instant son histoire; le bras d'un seul homme n'eût pu suffire. Est-ce à dire, comme l'avance témérairement Sismondi ',

1 V.Siil|i., Vila S. Mari., ]?i;Dial. II, i:!, cl passim. Le biographe dit même, en rapporlani, un de ses voyages, qu'il marchait suivi d'une troupe nombreuse de disciples, ut scmper. [Ep. 3.) = Hisl. des Français, I, 101.

qu'il se faisait assister par des gens armés? Armés de la pioche et du marteau quelquefois; mais munis d'armes offensives ou défensives, jamais. Il y a même une exagération sensible dans le tableau plein de coloris oi^i un éminent écrivain catholique nous peint le saint missionnaire « conduisant à l'assaut des temples de véritables croisades rustiques, les guidant lui-même dans son costume de solitaire, qu'il n'avait pas quitté, les cheveux en désordre, la tunique sale et déchirée, la torche ou la hache à la main, mais le regard brillant d'un feu plein de douceur' ». Aucune espèce de violence n'était exercée ni par lui ni par ses auxiliaires. Ou les païens, touchés par son éloquence, laissaient paisiblement démolir leurs temples, et même aidaient à les renverser, ou ils manifestaient une opposition décidée, et alors Martin se laissait maltraiter, ou bien se retirait pour revenir un peu plus tard à la charge, après s'être fortifié durant plusieurs jours par le jeûne et la prière : telles étaient ses seules armes ; nulle part on ne découvre la trace de la moindre lutte engagée entre lui ou les siens et les défenseurs des idoles. Chacun de ses pas, au contraire, est marqué par un bienfait, par un secours, par une grâce. Les malheureux, les esclaves, les malades ressentent plus que les autres les marques de sa tendresse : aussi, à son approche, sent-on courir parmi tous les êtres souffrants comme un frémissement d'espoir. Pour quelques opposants, nous trouvons des foules immenses l'acclamant et le bénissant. Pailout oh il se montrait, cet homme prenait le cœur du peuple; il devenait à son tour l'idole du pauvre paysan, et le seul fait de se vouer à l'apostolat des campagnes atteste l'ardente cha-

I De Broglie, l'Église et l'Empire romain, VI, 199. Siilpice dit seulement que sur la route d'Amboise, lorsqu'il fut \irU iiour un malheureux par des soldats romains, Martin portait une tunique rugueuse, un manteau noir et pendant {veste hispida, nigro et pendulo pallia). La torche et la hache sont des accessoires de fantaisie. (V. Dial. 11,3.)

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