CHAPITRE V
paraît n'avoir pas été très favorisé par la nature. Son visage, au premier coup d'œil, manquait de grâce; il devait rappeler le type pannonien ou slave. Mais il était empreint d'une admirable sérénité, que ne troublèrent jamais ni le rire innnodéré, ni le plus petit mouvement de colère ou de chagrin. La tradition conservée dans les monuments figurés le représente comme un homme d'assez petite taille, et cependant robuste. Les légendaires du moyen âge avaient imaginé de le faire rencontrer avec saint Ambroise dans une assemblée de clercs, et de mettre dans la bouche des deux pontifes le propos suivant. « Regardez, disait l'illustre docteur à l'oreille d'un de ses collègues en voyant arriver l'évèque de Tours, comme cet homme a peu d'apparence au premier abord ; et pourtant que de merveilles Dieu opère par son entremise, en témoignage de ses vertus! » Et Martin, comprenant par une révélation intérieure le sens de ces paroles, répondait avec une touchante modestie : « Ambroise, Dieu nous a faits, et nous no l'avons pas fait'. » Mais, lorsque après sa mort il apparaissait à quelque àme privilégiée, toute sa personne, transfigurée par le rayonnement de la gloire céleste, avait un charme extraordinaire. Hathumoda, abbesse de Gandersheim vers le ix'^ siècle, se vit en songe sauvée des flammes par sa puissante intervention. « Les biographes du saint se trompent, disait -elle ensuite à ses sœurs, (juand ils le peignent dépourvu de beauté ; je n'ai jamais rien contemplé d'aussi beau'^ » De son vivant même, il n'avait qu'à parler pour exercer une séduction irrésistible et dominer les hommes les plus grands. Il semblait alors un être surnaturel, et une majesté divine transluisait sur son visage, de manière à faire disparaître tout ce que ses traits pouvaient offrir d'irrégulier. Du reste, il était doué d'une force physique et d'une agilité singulières; toute sa
i Ms. 1188 de la bibl. Vaticano (xvc siècle). = 2 Periz, Monum. Gcrman., IV, 171.
vie ne fut qu'un prodige d'activité, et l'âge même ne put l'abattre
On l'a pris parfois pour un ignorant; certains écrivains ont voulu voir en lui un de ces hommes du peuple, « de grand sens, mais de petite science^, » qui plaisent aux foules grossières précisément parce qu'ils ne dépassent point leur niveau. Sulpice dit bien quelque part qu'il n'avait pas cultivé la littérature ; mais il se place là au point de vue des rhéteurs d'Aquitaine, qui se figuraient difficilement qu'on pût savoir quelque chose sans avoir passé par leurs écoles, et il déclare que, malgré ce défaut de préparation spéciale, dont quelques-uns d'entre eux lui faisaient un reproche, il n'avait jamais trouvé dans la bouche d'un homme autant de science, autant de talent, ni même autant de pureté de langage ^ Ainsi l'épithète d'illettré a dans l'esprit du biographe un sens tout à fait spécial, et il ne l'emploie môme que i)our faire valoir davantage le savoir étonnant du saint. 11 faut se rappeler, d'ailleurs, que, si sa jeunesse s'écoula en partie dans les camps, il reçut à Pavie, durant son enfance, l'instruction des catéchumènes, et plus tard, pendant son séjour à Poitiers, les leçons du plus savant docteur de l'Église des Gaules. Comment ne lui serait -il pas resté quelque chose d'un commerce intime et journalier avec l'auteur de tant de traités célèbres? Gomment n'aurait -il pas appris à son école l'art d'écrire et l'art de parler, étant son auxiliaire et son disciple favori ? Ne savons - nous pas qu'il écrivait, puisqu'une de ses lettres, au dire du même Sulpice, opéra un jour une guérison miraculeuse Ne savonsnous pas qu'il occupait ses religieux de Marmoutier à la transcription des livres? Loin de mépriser la science, il travaillait ainsi de la façon la plus efficace à perpétuer et
1 V. Sulp., Vila S. Mari., 9, li, 17, 27, elc. = G. Rois^ier, Revue de» Deux Mondes, n" du 1 ' juillel 1878. = 3 Tanluni scienlix , lanlum ingenii boni cl tam puri sennunis. (Vila 8. Mari., 2o.) = ^ Ibid., l'J.