CHAPITRE V
à propager les œuvres de l'esprit; et si tant de précieux monuments littéraires nous sont parvenus par renlrcmisc des moines, c'est à son initiative, c'est à sa règle primitive, imitée par ses successeurs, que nous en sommes redevables. Mais s'il appréciait la haute importance des lettres, et surtout des lettres sacrées, il dédaignait, lorsqu'il parlait en public, les vains ornements du discours, la phraséologie clinquante si fort à la mode de son temps'. En un mot, il n'avait rien du rhéteur : c'était, dans un corps de fer, un esprit pratique et un cœur brûlant.
11 n'a cependant laissé à la postérité aucun écrit authentique. La confession de foi sur la Trinité qui a été quelquefois éditée sous son nom, qui se trouve môme dans plusieurs Marlinades manuscrites du moyen âge, est, de l'aveu des meilleurs critiques, une composition apocryphe. Sulpice Sévère, en effet, n'eût pas manqué d'invoquer cet opuscule pour appuyer son jugement sur la science de saint Martin : il n'en dit rien nulle part. En revanche, il parle de sa grâce merveilleuse à expliquer l'Ecriture et les mystères. Or cette pièce est pleine d'obscurités de langage et de pensée. Elle ne trahit en rien une telle originel Peut-être un mot de Grégoire de Tours a-t-il fait croire que son saint prédécesseur avait effectivement rédigé un morceau de ce genre. Le chroniqueur, réfutant, dans une longue dissertation, les propositions hérétiques d'un ambassadeur du roi des Goths, arrive à lui dire ceci : « Tu ferais mieux de t'armer de cette foi que tous les patriarches, les prophètes et la loi elle-même ont chantée par des oracles, figurée par des sacrifices , que notre intercesseur saint
' Inanes sermonum plialeras cl verhorum ornarnenla. (Sulp., Dial. I, 27.) = - C'est un morceau d'une ou deux pages commençant par les mots : Clemens Trinitas est una divinitas. Les opinions d'Ébion, de Marcion, de Manès, d'Apollinaire, d'Arius, de Macédonius, d'Eunomius, y sont contredites plutôt que réfutées. On en trouve le texte dans Fabricius [Bibl. med. xvi, V, 109), dans la Patrologie de Migne (XVIll, 9), dans la Bibliothèque des Pères, les collections des conciles, etc. Pour la critique, voy. D. Oillier, X, 65.5; Fabricius, loc. cil.
Martin a possédée dans son cœur et témoignée dans ses œuvres'. » Un commentateur maladroit ou trop zélé aura compris qu'il s'agissait ici d'œuvres écrites, et, ne retrouvant point le traité de l'illustre pontife sur la Trinité, aura entrepris de le restituer dans une pensée d'édification, comme on le faisait sans scrupule à une certaine époque. Mais Grégoire a simplement voulu parler de l'œuvre active du saint, de son apostolat, de son zèle contre l'hérésie : cela saute aux yeux. L'ardeur de sa foi dans l'égalité des trois personnes divines s'est manifestée dans toute sa conduite ; il n'avait pas besoin de l'attester par un témoignage écrit. Une autre composition attribuée à saint Martin figure dans une série de prières adressées à Dieu par les Pères et les docteurs, que dom Martène a tirée d'un manuscrit de l'abbaye de Fleury datant du ix" siècle, et qu'on trouve aussi insérée parmi les offices des fêtes colligés par Alcuin. Elle est intitulée, dans ces deux recueils, Oratio sancti Marlini. C'est une simple élévation de l'âme, un appel ardent et répété à la puissance divine, qui conviendrait assez bien à l'esprit du bienheureux évèque et à certaines circonstances de sa vie; mais, en l'absence de toute indication précise et de mentions plus anciennes, nous ne pouvons former à ce sujet qu'une vague conjecture Pour savoir, du reste, comment priait ce vaillant confesseur de la foi,
I Vel possedit in peclore, vel oslendil iyi opère. {Hist., \, 'li.) = - Voici ceUe courte prière : Deiis rjlorUf , Deutt ([ui uniis cl vcrus Deus, qui soliix cl justus es, Deus in quo omnia . >iid> qun oiiinia, per quem omnia fada snitt, exaudi me orantem sieut cxaudisli 1res pueros de C(tmin<> igni^: ardenlis; exaudi me orantem sieut exaudisli Jonam devcnlrc ci-ti: ,:raiidi mr nninlcnt sicut exaudisti Susannam et liberasti eam de manu iiii,iiinrmii ir^lium : fniKli me orantem sicut exaudisli Pélrum in mari et l'auUiin in rinculis. Parce animxmex, parce faclis meis, parce cunctis criminibus meis, qui reijtuis cuin Paire et Filio in ssecida. (Alcuin, dans Migne, ci, 604. Martène, Anl. ceci, rit., 111, 055.) Une autre |)iëce, inliluléc Martini episcopi formula honesla' vilœ, ad Myroncm regem, a étéjoinle par erreur aux documents que les anciens Bollandistes ont recueillis pour l'Iiistoire de S. Martin de Tours (mss. do la bibl. de Bruxelles, n- 8940). Cette œuvre appartient à S. Martin de Dume ou de Braga.
CHAPITHK V
nous n'avons qu'à nous reporter à ses derniers moments : tout à l'heure, en y assistant, nous recueillerons sur ses lèvres la plus belle et la plus sublime des invocations.
Si nous n'avons pas le bonheur de posséder un spécimen original et certain du style ou de la pensée du grand apôtre des Gaules, nous pouvons du moins retrouver, dans le récit de son biographe, de très précieux échantillons de ses doctrines, de ses idées, de ses paroles si persuasives. Il professait une conviction profonde à l'égard de l'efficacité de la pénitence. Les frères de Marmoutier l'entendirent un jour discuter dans sa cellule avec le démon, et celui-ci lui faisait un crime d'avoir admis dans son monastère quelques novices assez malheureux pour avoir perdu la grâce du baptême en retournant à l'erreur : Martin repoussait tous ses arguments ; il affirmait avec insistance que tous les crimes, quelque graves qu'ils soient, sont effacés par une sincère conversion, que la divine miséricorde absout complètement le pécheur qui a cessé de pécher. Et comme le démon argumentait encore, il en vint jusqu'à lui dire, dans le feu de la discussion : « Et toi-même, misérable, si tu renonçais à tourmenter les hommes, si tu te repentais une minute, même à la veille du jugement dernier, oui , j'aurais assez de confiance dans l'infinie bonté de Notre Seigneur Jésus pour te promettre ton pardon. » 0 la sainte présomption! ajoute Sulpice. 0 la pieuse témérité! Elle est peut-être dépourvue d'autorité, mais quel cœur elle annonce*! En effet, cette parole est bien digne de l'homme qui poussait la charité jusqu'à ses extrêmes limites. Si le damné pouvait se repentir! C'est une idée célèbre, bien des fois controversée. Elle a même entraîné dans l'hérésie une des lumières de l'Eglise : Origène n'a -t- il pas avancé que Jésus -Christ, après avoir souffert pour racheter l'homme, soufiVirait une seconde fois pour rache-
1 Vita S. Mari., 22.
SAINT MARTIN APOTTiE
ter l'ange rebelle? Mais Martin se borne à supposer l'impossible, à le souhaiter peut-être : il ne va pas au delà; la foi reste chez lui la gardienne incorruptible de l'imagination. On doit pourtant reconnaître qu'il partagea une erreur très répandue de son temps, beaucoup plus innocente, et ne touchant en rien aux points de dogme. Lorsque ses disciples, qui voyaient en lui le plus sûr des oracles, l'interrogeaient sur la fin du monde, il répondait que •Néron et l'Antéchrist viendraient auparavant sur la terre; que le premier, après avoir soumis à sa puissance dix rois, régnerait sur l'Occident et forcerait les peuples à adorer de nouveau les idoles; que le second établirait en Orient un empire, dont la capitale serait Jérusalem, se ferait passer pour le Messie, rétablirait le judaïsme et la circoncision, enfin mettrait à mort Néron et réunirait sous son joug l'univers entier, jusqu'à l'avènement du Christ, qui l'écraserait à son tour. 11 ajoutait, et c'est en cela que l'opinion de ses contemporains faisait évidemment fausse route, que l'Antéchrist, conçu du malin esprit, était déjà né, qu'il était encore enfant, et qu'arrivé à l'âge d'homme il saisirait l'empire : juste sujet d'effroi pour ceux qui l'écoutaient. Sulpice lui avait entendu professer ce sentiment, et il y avait de cela huit ans à l'époque où il écrivait ; aussi la fin du monde semblait-elle à l'historien lui-même tout à fait imminente, et l'annonçait-il positivement dans un autre livre ^ Déjà saint Antoine et d'autres Pères, déjà
1 VilaS. Mart.,2\; Dial. Il , 11. Le passoireou est relatée l'opinion de S. Martin sur l'Antéchrist manque, |ij ilni^ le dur, i\:\ns. un grand nombre de manuscrits anciens, ou bien il y a cto i|iir- i ( Bibl. nat., mss. 3831 A, S321 , 5323,
5326 , 5339 , 5380 , 5,)81, > .^J ; . < te.) Au-si son authenticité a-t-elle paru suspecte à quelques crili(|U(!s. iNcannioins, comme il se trouve dans plusieurs autres exemplaires d'une égale antiquité, et dans le plus ancien de tous, celui de Vérone, ]e ne vois pas de raison sullisantc pour le rejeter. 11 est à croire que de jjieux riipisii:.s I .iiiioni oims pm- un excès de zèle, afin qu'il ne soit |ias dit qu un m -i iind s.nhl cnr .mi ipu lquo chose; ils en ont usé de même à l'égard du cliapili'c i|iu runlirni les injures adressées à Martin par le prêtre Brice. C'était la, il faut 1 avouer, un scrupule bien mal entendu.