CHAPITRE VI
maître vénéré, lettre composée aussitôt après l'événement, Fécrivain nous donne à entendre que cette grande mémoire avait commencé à recevoir les hommages des fidèles. Il se i)lacc lui-même parmi ses clients les plus empressés; il se met sous sa protection. « J'ai perdu, s'écrie-t-il , la consolation de ma vie; mais j'ai trouvé un patron! » Il le déclare associé au chœur des apôtres et des prophètes; il le voit mêlé à la glorieuse phalange de ceux qui ont lavé leurs robes dans le sang de l'Agneau, car il a été martyr, lui aussi, martyr de cœur et de volonté, martyr en détail dans tout le cours d'une longue carrière. Lorsqu'on parlera de lui, il sera présent; à ceux qui l'invoqueront, il prêtera son secours. Il les couvrira, comme naguère, de sa puissante bénédiction. Saint Martin, priez pour nous M Ce cri d'espérance est jeté pour la première fois par le fidèle témoin de sa vie : il se répercute en un clin d'œil aux quatre coins de l'univers chrétien , pour retentir désormais jusqu'à la fin des siècles.
C'est ainsi que le suffrage populaire proclamait primitivement les saints. L'assemblée des croyants désignait les bienheureux dans le ciel comme elle élisait les pontifes sur la terre. Vox populi, vox Dei. Les exemples de serviteurs de Dieu canonisés solennellement, dans les formes suivies aux temps modernes, ne se rencontrent pas avant le x" siècle : celui d'Udalric, évêque d'Augsbourg, déclaré saint par le pape Jean XVI et le concile de Latran, en 993, est cité comme le plus ancien. Mais, dès l'origine, l'autorité ecclésiastique consacrait le culte voué à la mémoire des chrétiens éminents; elle le légalisait, pour ainsi dire, en érigeant sur leur sépulture un autel. Or cette sanction officielle des suffrages du public fut également donnée, pour saint Martin, aussitôt après sa mort : son successeur immédiat et son ancien disciple, saint Brice,
' Pro nobis oranle Marlino. (Sulp., Ep. 2.)
recouvrit sa dépouille mortelle d'un oratoire ou d'une première basilique. Par conséquent, son culte était établi de toutes les manières dès le début du siècle. L'institution de sa fête, dont il sera parlé ailleurs, suivit de près, et vint donner une complète satisfaction à la dévotion du peuple, enflammée d'une nouvelle ardeur par les miracles qui s'opérèrent de bonne heure sur sa tombe. Ce n'était pas, du reste, une innovation que le culte d'un saint décédé sans répandre son sang pour la foi. On a répété bien souvent qu'il fut le premier confesseur honoré dans l'Église ^ Il y avait longtemps, cependant, que saint Cyprien avait prescrit à son clergé d'inscrire la date de ceux qui mouraient pleins de mérites, afin de célébrer leur mémoire avec celle des martyrs ^ « La paix, disait le même docteur, a aussi ses couronnes, destinées aux vainqueurs qui, dans les diverses conditions de la vie , ont su terrasser l'ennemi du sainte » Et ces couronnes, nous les voyons décernées, avant la mort de saint Martin, à Tillustre abbé Antoine, dont Hilarion observait l'anniversaire avec ses frères; à Ililarion lui-même, dont toute la Palestine vénéra le nom; au pape Silvestre, inscrit sur le calendrier de son successeur Libère ; à Philogone , en l'honneur de qui saint Jean Chrysostome prononçait une homélie le jour de sa fête, et à quelques autres saints non martyrisés'*. Ainsi, soit dans l'Église grecque, soit dans l'Église latine, les confesseurs recevaient un culte au moins depuis le commencement du iv'' siècle. Seulement cet usage était encore peu répandu. Aussi la liturgie expliqua-t-elle les honneurs éclatants rendus à l'apotre des Gaules en répétant ce que nous venons d'entendre dire à Sulpicc, qu'il avait été martyr d'intention, sinon de fait^. Cette sorte d'excuse est égale-
1 V. notamment Martène, Ant. ceci, rit., ch. xxx, n" 3, et Gervaise, op. cil., p. 262. =; 2 Ep. 37. = S. Cypr. op., éd. Oxon., p. 137. = Sozomène, Hisl., III , 14; VIII, 19. Martigny, Dicl. des Anliq. chrét., p. 172. ^ s office de S. Martin , Anliphona ad secundas vesperas. Acla SS. oct., XI , 943.