CHAPITRE VI
ment donnée dans les offices de saint Hemi et de quelques autres pontifes. Mais, à coup sûr, si l'évêque de Tours n'ouvrit pas la marche, il élargit la porte par laquelle on entrait dans Tordre des saints confesseurs : il devint beaucoup plus facile d'y être admis, lorsque l'éclat de son culte et de ses miracles eut montré que l'on pouvait être un homme juiissant aui)rès de Dieu sans être mort pour lui.
Dès l'origine aussi, ou fort peu de temps après l'érection du premier autel élevé en son honneur, son tombeau devint un but de pèlerinage. En effet, c'est la multitude des guérisons que l'on y venait chercher qui décida l'évêque Perpétue à remplacer, comme nous le verrons, la petite basilique de saint Brice par une église plus vaste. A cette époque comme de nos jours, l'ardente piété des chrétiens recherchait avidement les lieux illustrés par quelque grand miracle, par le passage du Sauveur, par les reliques de ses serviteurs les plus renommés. Depuis l'heureuse découverte de la vraie croix par sainte Hélène, mère de l'empereur Constantin, les pèlerinages, pratiqués de toute antiquité, avaient pris un nouvel essor. Quelques docteurs se croyaient obligés de dénoncer les abus occasionnés par ces pieuses expéditions, quand elles prenaient trop de temps et qu'elles entraînaient trop loin les fidèles ; mais d'autres en louaient les avantages, et la foule écoutait plutôt ceux-là : cédant à la vivacité de sa foi, et souvent aussi, il faut le dire, à la curiosité, elle se portait chaque jour davantage vers les sanctuaires fameux. En même temps, une certaine uniformité tendait à s'établir dans l'itinéraire des pèlerins : ils prirent bientôt l'habitude de faire le tour du monde chrétien et de visiter dans une seule excursion, qui demandait des années, les principaux lieux saints. On se rendait à Rome et à Jérusalem, et l'on revenait par Saint- Jacques de Compostelle, en s'arrêtant aux autres pèlerinages qui pouvaient se trouver sur la route. Les héros de VHistoire des Sept Dormants accomplirent cette
longue tournée en cinq ans, et dans des conditions d'incommodité qui feraient peur à leurs imitateurs modernes : ils marchaient pieds nus, couverts de vêtements de laine, se nourrissant de pain et de végétaux crus ' ! Leur légende fùtellc fausse , ce trait de mœurs ne saurait avoir été inventé, et, d'ailleurs, nous avons plus d'un exemple analogue. A partir du v° siècle, les pèlerins, sous peine de ne faire qu'une œuvre incomplète , durent passer également par la ville de Tours : n'était-il pas juste, après avoir été se prosterner sur le seuil des apôtres du Seigneur {ad limina Apostolorum), ou bien avant d'y aller, de venir baiser le tombeau du pontife qui avait été proclamé l'égal des apôtres? Cette pieuse coutume se généralisa, et nous la trouvons observée dans tout le moyen âge. Nous voyons un ascète breton, du nom de Winnoch , s'arrêter à Tours en allant à Jérusalem , et s'y faire ordonner prêtre par l'évêque Grégoire ^ Un peu plus tard, deux saints personnages, Bertaire et Atalen, entreprennent de compagnie le pèlerinage de Rome : ils se rendent d'abord à Saint- Martin, à pied comme toujours, suppliant le bienheureux confesseur de leur obtenir le pardon de leurs péchés et de protéger leur voyage ; de là ils vont prier à Sainte-Croix d'Orléans, et se dirigent ensuite vers l'Italie par la Bourgogne. Mais, en arrivant auprès de Port- sur- Saône, ils tombent entre les mains d'une troupe de brigands et sont mis à mort^ : triste exemple des dangers de toute sorte que devaient braver, le long de la route, ces courageux visiteurs d'églises. Au ix"^ siècle, saint Fendan passe également par Tours en allant des rives du Iihin au tombeau du prince des apôtres '' : détour long et fatigant; mais rien ne pouvait rebuter d'aussi intrépides marcheurs. Les pèlerins de Saint-Jacques venaient à leur tour rendre visite à Saint- Martin : l'itinéraire dressé pour
1 Grég. de Tours, éd. Migne, col. 1115. = 2 Grég., llist.. V, 22. = s Acla SS.julii, II, 318. = ^ Hist. de Carlsruhc (coll. Mone), I, 81).