CHAPITRE I
le premier apôtre de l'Évangile qui ait mis le pied sur le sol de la future France. Cet homme-là, en vérité, porte dans les plis de sa robe de bure vingt siècles de civilisation et de gloire; il porte Tolbiac et Reims, des milliers de saints et de monastères, et l'affranchissement du peuple, et Charleniagne, et les croisades, et saint Louis, et Jeanne d'Arc, et le siècle de Louis XIV, et la liberté moderne, et nous tous. Français d'aujourd'hui, qui sommes là pour attester que le christianisme et la liberté ne font qu'un. Il va tout droit devant lui ; il entre dans une ville oi^i il ne connaît âme qui vive, et d'où peut-être il sera chassé ignominieusement, s'il n'y est pas massacré. Il parle, et il gagne à Jésus -Christ un petit nombre d'âmes privilégiées. 11 fonde une première chrétienté, une première église : comme elles devaient être belles à contempler, ces prémices obscures de la grande nation catholique! Puis il va dans une autre cité, puis dans une troisième. Ses disciples font de même. De nouveaux apôtres accourent d'Italie ou d'Orient. Bientôt les villes de Gaule sont en majorité chrétiennes ; les campagnes le deviendront à la voix de saint Martin, les guerriers barbares à la voix de saint Remi. La France est enfin constituée par la puissance de l'Église, et si parfois ses princes se souviennent de leur antique barbarie, l'Église encore sera là pour les dompter. Elle les forcera de respecter le lien du mariage, d'observer la justice, de protéger les petits et les pauvres. Elle affranchira les esclaves. Elle remplacera les cirques par des hôpitaux, les temples de l'impureté par des sanctuaires vénérables, les Saturnales, les Lupercales par des fêtes édifiantes et consolantes à la fois. Elle établira le droit d'asile pour les malheureux et les fugitifs. Elle défendra d'exposer les enfants, et les recueillera pour les tirer du bourbier de l'ignorance. Elle dira à la femme : « Tu es l'égale de l'homme, » et, au lieu de l'animal sans pudeur de Sénèque, nous aurons les Geneviève et les Blanche de Castille. Elle dira au peuple :
« Tu existes, » et le peuple, comme la statue de Pygmalion, s'éveillera à la vie. Voilà, en raccourci, quelquesuns des bienfaits que notre société doit au règne de l'Évangile. Je ne veux pas répéter, après tant d'autres, que l'Église a sauvé l'art d'écrire, l'art de peindre et tous les autres arts, engloutis dans la tourmente des invasions. Si nous pouvions l'oublier, notre langue elle-même, qui porte dans la structure de ses phrases la trace de l'influence des livres saints, notre poésie, qui doit aux hymnes sacrées des premiers siècles et son rythme, et son syllabisme, et la disposition de ses strophes, nous le rappelleraient à chaque instant. Les adversaires du catholicisme ont beau faire : ils demeurent malgré eux les fds de l'Église, dans leur vie privée, dans leur vie publique, jusque dans l'exercice do cette liberté qu'ils ont reçue d'elle et qu'ils voudraient retourner comme une arme perfide contre leur propre mère. La marque du Christ, qui ne s'efface plus lorsqu'elle a été si profondément gravée, les poursuit partout. En vain prétendent -ils faire disparaître ce stigmate qui accuse leur ingratitude; en vain cherchent-ils à rejeter de leurs épaules cette robe de Nessus qui les brûle. Ils font des lois, ils font des révolutions: et au moment oîi ils se croient enfin débarrassés de ce cauchemar qui les obsède, la marque est là qui reparaît, dans un coin oublié du code, dans les habitudes domestiques, dans un repli caché de l'àme; la marque est là toujours, et elle ne s'en ira jamais.
Résumons par une formule claire et précise le résultat de l'enquête à laquelle nous nous sommes livrés. Nous devons, sans doute, quelque chose aux trois races qui ont concouru à former notre nation. Les Celtes nous ont engendrés : nous tenons d'eux ce qu'on tient de la nature, le sang, le physique, le tempérament. Les Romains nous ont civilisés : nous tenons d'eux ce qui est du ressort de la civilisation, les lettres, les arts, la culture intellectuelle et