‹ Saint MartinChapitre 22 sur 317 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

une partie de notre droit social. Les Francs nous ont conquis et gouvernés : nous tenons d'eux ce qui a rapport au gouvernement de la nation, le régime politique, l'organisation militaire, la loi et la coutume qui ont régné dans notre pays pendant de longs siècles. Mais chacun de ces apports est, en définitive, mêlé de principes morbides d'où résultait l'impuissance la plus absolue, et qui auraient amené, à brève échéance, la chute irrémédiable de l'humanité. Au christianisme seul nous devons les éléments essentiels de l'existence, car c'est lui qui fait les nations viables. Nous lui devons, entre autres bienfaits, la moralité, l'émancipation de la servitude intellectuelle et de la servitude matérielle, la libre possession de nos corps et de nos âmes; nous lui devons l'idée de l'honneur, l'idée de la charité. L'idée de l'égalité, qui n'auraient môme pu germer dans l'esprit des païens. On parle de l'invasion barbare et de ses résultats. Mais je vois, et l'histoire l'a déjà signalée', une bien autre invasion, cent fois plus féconde, cent fois plus imposante, conduite par la main de l'Église, couvrir le monde aux origines de notre histoire. C'est la grande invasion des faibles, des pauvres, des déshérités, qui étaient auparavant des zéros, des êtres ne comptant pas, et qui viennent tout d'un coup prendre leur place au soleil. C'est l'irruption de la classe populaire dans une société composée jusque-là de patriciens et d'esclaves. Est-ce qu'il serait seulement question du peuple aujourd'hui, si le Christ et ses disciples n'étaient venus ramasser les ouvriers, les paysans, les femmes, les enfants dans la fange où ils croupissaient, pour leur restituer leurs droits naturels? Révolution démocratique et sociale s'il en fut ! L'histoire n'en offre point et n'en offrira jamais de si radicale; car l'élément générateur de la vraie civilisation ne peut être donné qu'une fois à la terre.

Ozanam , Civil., H , 111 .

ART ROMAN (XI^ SIECLE) ART GOTHIQUE (xlV-.XV= SIÈCLE) ÉCOLE FRANÇAISE

1° Il Le pendu ressuscité. » Saint Martin, chez Lupicin, rend la vie à un esclave qui s'était pendu. (Voy. Sulpice Sévère, Vita sancti Martini, 7 et 8, et, dans le présent livre, les pp. 163, IGi.) ,

2° Il Un épisode des luttes de saint Martin contre l'enfer. » Le diable se précipite un jour dans la cellule de Martin, tenant à la main une corne de bœuf ensanglantée : « Oii est ta puissance? Je viens de tuer un des tiens. » La victime du démon était un pauvre paysan qui était allé chercher du bois dans la forêt, qu'un de ses bœufs avait percé de ses cornes et qui vint, quelque temps après, expirer aux pieds du saint. (Sulpice Sévère, Vita sancti Martini, 21.)

3° Il Le diable voulant se faire passer pour le Christ. i> Le diable apparut un jour à Martin entouré d'une vive lumière, revêtu d'un manteau royal, superbe et joyeux : « Je suis le Christ, » lui dit-il. Mais le Saint-Esprit vint alors en aide au serviteur de Dieu : n Ce n'est pas sous cette forme, répondit-il , que j'attends <i la venue du Christ, et je ne le veux reconnaître qu'aux stigmates de sa croix. » La vision s'effaça dans l'air, et Martin fut, une fois de plus, vainqueur de son redoutable adversaire. (Cf. Sulpice Sévère, Vita sancti Martini, 24, et, dans le présent livre, les pp. 335 , 356.)

Miniatures du manuscrit de la Bibliothèque de Tours. Le n» 1 (f" 18) est du xi« siècle. Les n<"> 2 et 3 (f» 49) sont de la fin du xiv siècle ou du commencement du XV'. Un miniaturiste de cette dernière époque a complété l'illustration de ce volume que son confrère du xi« siècle avait laissée inachevée. Plusieurs érudits estiment que l'on s'est contenté, au xv= siècle, de colorier les anciens dessins : nous ne saurions être de cet avis. — L'ornement qui relie ces trois sujets est de la composition de M. Sellier.

Dessin de Sellier , gravé par Fboment.

Tel était le grand œuvre auquel saint Martin était appelé à prendre une part importante, je dirai même une part décisive. En effet, le christianisme, quoique implanté de bonne heure en Gaule, n'y était pas universellement répandu au iv'^ siècle. Après avoir vu combien son établissement était nécessaire à la société gallo-romaine, nous allons reconnaître combien il était encore incomplet. La foi chrétienne régnait dans les cités, dont les apôtres primitifs s'étaient d'abord emparés afin de rayonner de là sur tout le territoire qui en dépendait, suivant la sage tactique dont le gouvernement romain leur avait donné l'exemple; mais la plus grande partie des campagnes était encore plongée dans l'idolâtrie. L'histoire entière de notre grand saint est là pour l'attester : si l'on n'admettait ce fait général, elle n'aurait plus aucun sens. On sait, du reste, et c'est une remarque faite depuis longtemps, que les mots mêmes de paganisme et de païen viennent de la religion que professaient les pagani, c'est-à-dire les habitants des pagi, pays ou territoires situés en dehors des cités. Nous avons encore des preuves plus précises; par exemple, ce petit poème bucolique, cité par Beugnot, dont l'auteur appelle Jésus- Christ le Dieu des grandes villes ^ Nous voyons les laboureurs et les vignerons de la banlieue d'Autun adorer Berecynthia ou Cybèle jusqu'au jour oii l'évêque Simplicius leur fait sentir matériellement l'impuissance de leur idole '-. Vers le même temps , saint Jérôme se plaint avec douleur que la Gaule et la Bretagne soient encore sous le joug du paganisme ^ Or, ces paroles ne peuvent évidemment s'appliquer aux villes, qui avaient un clergé, des églises, des basiliques. Elles sont dictées par la profonde pitié que l'état des âmes des paysans inspirait aux grands cœurs catholiques. Enfin, les traces

' Signum quod perhibenl esse cructs Dei

Magnis qui colilur solus in urbibus.

{De mortibus boum, v. 106; Beugnot, op. cil., II, 210.) - Grégoire de Tours, Glor. Conf., 77. = ' Ilieron. op., IV, 298.

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