CHAPITRE VII
cations particulières. Nous savons déjà qu'il a sillonné ce pays dans tous les sens : partout où il a passé, des autels ont été érigés en son honneur, conformément à l'usage autorisé par les canons. Telle est l'origine d'une bonne partie des églises placées sous son vocable. Mais leur fondation tient souvent aussi à l'arrivée d'une relique apportée de son tombeau par un pèlerin, ou bien à la présence d'une fontaine, d'un rocher, d'un monument quelconque, jadis consacré par la superstition païenne et ensuite purifié, christianisé par l'imposition du nom de l'apôtre des campagnes. Dans chacun de ces trois cas, qui sont l'ordinaire, l'église a presque toujours une haute antiquité : la construction peut être d'un âge relativement récent; mais alors c'est qu'elle a sans doute remplacé un sanctuaire plus ancien. C'est ce qui a dû certainement arriver lorsque l'édifice nouveau se trouve sur le bord d'une voie romaine ou sur les ruines d'un temple païen, et cette particularité se rencontre assez fréquemment. On peut donc dire d'une façon générale que le titre de saint Martin est à lui seul un signe d'ancienneté; et ce qui le confirme, c'est que le temps de la plus grande vogue du pèlerinage de Tours a été, comme nous l'avons vu, l'époque mérovingienne. En descendant aux détails , nous ne rencontrerons que fort peu de dérogations aux principes qui viennent d'être posés.
Avant de nous éloigner du pays illustré par le séjour du pontife, il nous faut au moins saluer le célèbre monastère où il passa la plus grande partie de sa vie et la superbe église élevée sur le lieu de sa mort. Inutile de revenir sur leurs origines, après tout ce qui en a été dit dans la première partie de ce livret 11 me suffira de retracer en deux mots leurs vicissitudes et leur état actuel. L'histoire de Marmoutier n'est, d'ailleurs, plus à faire depuis que M. l'abbé Chevalier a rendu à l'érudition le service de publier le pré-
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cieux travail de dom Martène , dont on ne s'explique pas le long oubli, et d'y ajouter le fruit de ses recherches personnelles ^ Elle offre, dans ses lignes principales, une corrélation frappante avec celle de l'église Saint-Martin de Tours. Mais on peut dire que Marmoutier, comme institution, a jeté un éclat plus vif encore et répandu sur le monde des bienfaits plus signalés. Cela tient sans doute à sa fidélité plus grande aux principes de la vie monastique. Tel son fondateur l'avait fait, tel il resta durant de longs siècles. Dévastée par les Normands, l'abbaye vit un instant la régularité bannie de son sein : vingt-quatre chanoines remplacèrent ses cent quarante religieux massacrés ou dispersés, et glissèrent bientôt dans le désordre. Mais une réforme salutaire, provoquée par le comte de Blois Eudes P'', opérée par saint Mayeul,y ramena, avec des moines de Cluny, la discipline et la prospérité. Séminaire, elle continua de fournir des pasteurs aux plus importantes églises du royaume, principalement sous l'abbé Barthélémy, au xi° siècle. École, elle recevait des enfants et les nourrissait dans la science et la piété. Centre littéraire, elle produisait des écrivains, tels qu'Arnaud de Bonneval, biographe de saint Bernard, le chroniqueur Jean de Marmoutier, l'historien anonyme des ducs d'Anjou ; elle fabriquait du parchemin et multipliait les livres, suivant l'usage des premiers jours; elle avait même des artistes en reliure, au talent desquels recouraient les autres monastères. Établissement agricole, elle dotait le pays de riches vignobles et créait de véritables métairies modèles, dont il subsiste à Meslay un spécimen fort curieux, remontant au XIII® siècle; elle nourrissait et instruisait ses colons, ses serfs, et faisait d'eux des hommes libres, souvent même des prêtres. Aussi son chartrier est- il plein d'exemples
1 Cet ouvrage forme les tomes XXIV et XXV des Mémoires de la Société archéologique de Tours, à laquelle on doit aussi savoir gré de l'avoir fait paraître.
d'asservissement volontaire; on se donnait à elle pour conquérir la liberté. Des différends avec les archevêques de Tours, dont elle se vantait de ne point dépendre, et avec les comtes de Blois, ses anciens protecteurs, troublèrent à plusieurs reprises sa tranquillité : le pape Urbain II et saint Louis, qui sont mis par leurs historiens au nombre des bienfaiteurs de Marmoutier, les apaisèrent. Malheureusement la guerre de Cent ans ne trouva pas cette abbaye aussi fortement défendue que celle de Saint-Martin : exposée à toutes les attaques, elle vit son domaine saccagé; les rangs de ses religieux s'éclaircirent ; ses immenses possessions, qui s'étendaient jusqu'en Angleterre et faisaient dire à nos aïeux :
De quel côté que le vent vente.
Marmoutier a cens et rente,
ne fournirent môme plus do quoi vivre à ses habitants décimés. Les abus de la commende, introduits chez elle par le cardinal Jean de Lorraine, fds du duc René II, (|ui distribua les prieurés à ses gens; les ravages des huguenots, qui renouvelèrent dans son église les tristes scènes de Tours, précipitèrent sa décadence morale et matérielle. Sous leur cinquante et unième abbé, qui n'était autre que le cardinal de Richelieu, les moines en vinrent à porter des habits séculiers et à contracter des habitudes mondaines. Il fallut lutter contre le parti des « jeunes » pour réformer de nouveau le monastère et l'unir à la congrégation de Saint-Maur. Un siècle après, le titre abbatial, supprimé par Clément XII, était remplacé par celui de prieuré, et les revenus du couvent adjoints à la mense archiépiscopale. Enfin la ruine suprême l'atteignit comme tous les autres à la Révolution. Veuf de ses possesseurs légitimes et de ses gloires séculaires, aliéné, morcelé, l'antique établissement de saint Martin, le berceau de l'ordre monastique et la pépinière du clergé, vit sa des-
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truclion consommée systématiquement, en 1802, par un de ses derniers acquéreurs, nommé Gidoin. Il avait payé quinze mille francs un domaine encore estimé deux cent quatre-vingt-cinq mille en 1797! Après Tavoir dilapidé, il le revendit vingt mille. De nos jours, les dames du Sacré- Cœur l'ont racheté pour y fonder une maison d'éducation, et. l'ont restauré avec le religieux respect que méritent d'aussi grands souvenirs. De l'église conventuelle consacrée par Urbain II lorsqu'il vint prêcher la croisade, en 1096, il est resté des débris suffisants pour déterminer exactement son enceinte. La grotte appelée le Repos de saint Martin (Lectus sancii Martini), habitée jadis par ce rude mortificateur de la chair, avait été enclavée dans le bras septentrional du transept et séparée du reste du rocher par une large tranchée. Jusque vers le commencement de ce siècle, elle a subsisté à peu près intacte, pieusement décorée par les moines et par les pèlerins qui venaient en foule à Marmoutier le dimanche ou le lundi de Pâques, suivant la coutume traditionnelle. Depuis , l'on a dû revêtir de maçonnerie les parois et la voûte; le sol est demeuré seul dans son état primitif. Au-dessous de cette grotte s'ouvre celle de saint Brice, également transformée en oratoire. A gauche et plus liant, celle de saint Gatien et la chapelle des Sept Dormants offrent aussi quelques vestiges vénérables, des restes de peintures murales, et la trace d'un ancien autel consacré, dit-on, par saint Martin luimême. On montre, non loin de là, une fontaine ou un puits à l'eau bienfaisante, qu'il aurait creusé de ses mains, d'après le témoignage de Grégoire de Tours. Les magnifiques bâtiments du cloître ont fait place à des jardins et à des constructions nouvelles. Cependant on admire encore le donjon polygonal de l'entrée, surmonté d'un élégant clocheton qui servait de tour du guet, et le portail de la Crosse , construit au xni'^ siècle par Hugues de Rochecorbon ; le portail de la Mitre, qui, comme ce-