‹ Saint MartinChapitre 24 sur 317 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

lion des villes'. Ils devaient donc rendre à Télément rural son antique prépondérance. Mais là était justement le danger. Si des Germains païens et barbares se trouvaient en contact journalier, dans les plaines ou les vallées de la Gaule, avec des rustres également idolâtres et tout aussi peu civilisés, il ne pouvait rien résulter de bon d\m pareil mélange. De ces deux couches superposées de paganisme et de barbarie devait fatalement sortir un paganisme plus touftu, une barbarie indéracinable; car, je le répète, les aptitudes ou les qualités latentes de la race germaine, quelque précieuses qu'elles fussent, n'étaient pas de force à combattre efficacement chez elle l'influence d'un culte détestable. Deux corruptions réunies engendrent forcément la peste. Il fallait donc que l'Évangile prît solidement possession de la classe des paysans avant l'arrivée des barbares. Il fallait, pour éviter le naufrage complet de la société, que les Francs trouvassent devant eux, en se répandant dans les champs de la Gaule, des chrétiens fidèles et nombreux, qu'ils se heurtassent à la croix, comme le flot de la marée montante se heurte à la digue infranchissable, et que le Dieu cloué sur cette croix les attirât jusqu'à lui. En se trouvant transportés dans un milieu de croyants, les conquérants devaient se sentir prédisposés au baptême et devenir eux-mêmes la conquête de l'Église.

C'est cette considération, tout à fait digne de l'attention de l'histoire, qui nous donne la clef de la mission de saint Martin. Dieu voulait créer une France, et non pas une seconde Germanie. Il envoya donc un homme doué d'une force surnaturelle, chargé de rendre impossible le triomphe imminent de la barbarie païenne en opposant à son retour offensif une masse résistante, compacte, inébranlable. Il était grand temps, nous l'avons vu. Il était temps, d'une part, de sauver ces malheureux habitants des campagnes

1 V. de Péligny, 111, 45;Dubos, 1, 103, et II, 548.

qui, après s'être abrutis dans la débauche, après avoir traîné toute leur vie un corps misérable et une âme souillée, ne connaissaient d'autre remède que d'aller se prosterner devant un chêne ou devant une mare, avec l'unique ressource de s'y pendre ou de s'y noyer. Il était temps, d'un autre côté, de préparer la conversion de la jeune race appelée à remplacer dans un avenir très prochain ces maîtres dégénérés du monde, ces Romains de la décadence, dont le nom est resté synonyme d'impuissance et de sénilité; sans quoi la société antique eût achevé de périr, et la société moderne ne fût jamais née.

Saint Martin occupe donc une place à part, il est hors de pair dans la grande famille des évangélisateurs de notre patrie. On peut distinguer dans cette nombreuse tribu trois lignées ou trois générations différentes, qui ont eu chacune leur tâche, qui ont chacune leur titre de gloire. La première, c'est celle des disciples des apôtres et des envoyés de Rome qui, du i"'' au ni'' siècle, ont prêché dans les cités, converti les patriciens, les magistrats, les ouvriers, les esclaves, et fondé, au prix de mille sacrifices, souvent au prix de leur vie, nos églises diocésaines. C'est la phalange serrée des Martial de Limoges, des Denis de Paris, des Paul de Narbonne, des Catien de Tours, des Saturnin de Toulouse, des Trophime d'Arles, des Austremoine de Clermont, des Clair d'Albi, des Bénigne de Dijon, des Crescent de Vienne, des Irénée de Lyon, et de tant d'autres athlètes oubliés, dont le nom serait inscrit en tête du vrai nobiliaire de notre nation, si nous avions su tenir avec soin ce livre d'or. Leur rôle, à ceux-là, est de jeter les fondements de l'édifice, d'asseoir profondément dans les entrailles de notre sol ces pierres angulaires contre lesquelles les portes de l'enfer doivent se briser éternellement. Ils s'avancent sur une terre inconnue, en pays ennemi. Ils sèment la parole, et d'autres viendront récolter les actes. Ils jettent le grain, et d'autres viendront amasser les fruits dans les

greniers du Seigneur, qui seront nos églises. Honneur à ces ouvriers de la première heure, qui ont frayé le chemin à la civilisation chrétienne 1 Sans eux , la cité allait à la barbarie par la corruption, et la cité, nous venons de le voir, était presque tout le monde romain. Mais elle ne pouvait rester tout le monde : un tel privilège eût été par trop contraire à la morale de l'Evangile. En dehors de ses remparts protecteurs attendait la foule des abandonnés, le long cortège des victimes du fisc et des invasions, toute cette classe agricole , qui n'était rien encore , mais qui allait précisément surgir à la vie, à la prospérité morale et matérielle sous le souffle fécond de l'égalité chrétienne. Cette opération, cet enfantement laborieux , dont je viens de démontrer l'urgence , sera l'œuvre de notre seconde lignée apostolique, et ce sera le grand événement social du iv*-' siècle. Son principal agent sera l'homme dont nous allons étudier l'histoire. Saint Martin donnera à la France, donnera à l'Église ces générations actives, solides, travailleuses, qui, après quinze siècles de labeurs, de décimation, de fléaux de toute espèce, formeront encore la réserve suprême de la grande armée catholique et nationale. Avec un groupe d'évèques, Ililaire de Poitiers, Maximin de Trêves, Simplice d'Autun, etc., avec ses disciples et ses moines, Brice, Maurille, Victorius, Florent, Patrice, et toute la milice religieuse formée à l'école de Marmoutier, il peuplera d'églises, de monastères, de villages les vastes espaces couverts naguère par l'ombre des forêts sauvages et par l'ombre plus épaisse encore des superstitions druidiques. 11 établira des paroisses rurales, indice significatif de l'avènement d'une classe nouvelle; et son apostolat fera descendre la sève du christianisme jusqu'aux plus profondes racines de la nation. Enfin la troisième lignée, c'est celle qui a conquis à la vérité les races barbares de la Gaule; c'est celle des saint Remi, des saint Avite, des saint Colomban et de leurs courageux émules. On peut dire aussi d'eux qu'ils ont empêché la revanche du paganisme. Ils ont opposé

leur corps à rennemi, et ils Tout refoulé. Ils sont venus les derniers; mais ils ont eu l'honneur d'achever et de consolider l'ouvrage de leurs devanciers. Ils ont couronné l'édifice, planté le drapeau sur le faîte : ils n'ont rien à envier aux autres. — Telle a été la part de labeur assignée à chacune de ces légions d'ouvriers évangéliques. Il n'a pas fallu moins pour fonder la nation très chrétienne. Tantœ molis erat Gallorum condei'e gentem! Et telle a été la mission particulière du grand saint qui a été le centre de toute cette pléiade et son astre le plus brillant; car c'est lui qui a été surnon\nié r.VjuMre des Gaules par excellence. L'étude de sa vie est (htnc fnilc pour intéresser tous les Français.

Fig. 9. — France : Toiiraine. - Église de Candes.

Page 1