CHAPITRE I
persistantes des superstitions païennes qu'on retrouve au moyen âge, et jusqu'à nos jours, parmi les habitants de nos campagnes , montrent bien que ces débris de la religion antique eurent chez eux leur dernier asile. Cependant, s'il faut reconnaître que la grande majorité de la classe rustique adorait encore les idoles, on ne saurait aller au delà sans témérité. Un passage de saint Justin nous indique, en effet, qu'il y avait aussi quelques chrétiens dans ses rangs, même avant le iv° siècle : il nous représente les fidèles « de la ville et des champs » se réunissant le dimanche pour entendre la lecture des textes sacrés et participer à l'offrande ^ Ce témoignage, il est vrai, ne s'applique pas à la Gaule en particulier. Quoi qu'il en soit, on peut toujours affirmer, d'une manière générale, que le christianisme dominait chez les citadins et l'idolâtrie chez les paysans. De tout temps ces derniers ont conservé plus longtemps que les autres les traditions de leurs pères : ils étaient réactionnaires vis-à-vis de la religion nouvelle comme ils le sont actuellement visà-vis du néo-paganisme. Dans les cités on connaissait les justes milieux; il y avait, à côté de chrétiens fervents, des philosophes, des rêveurs, des manichéens, des ariens. Dans la classe rustique, au contraire, on ignorait toutes ces subtilités : on adorait franchement Cybèle ou Belenus; mais aussi, comme on devait un jour adorer franchement le vrai Dieu!
Il y avait encore une autre cause à cette inégalité de la condition religieuse des villes et des campagnes. Dans le système de" gouvernement établi par les Romains, les villes étaient tout : la puissance de leur domination reposait sur l'importance exorbitante accordée à la civilas, qui était leur création et qui avait tué les anciens clans gaulois. Le reste du pays était annulé. 11 était même peu habité : les « solitudes de l'empire » , disait-on en parlant des régions qui séparaient les uns des autres ces grands centres
1 S. Jusl., Apolog., 1, 67.
administratifs et stratégiques. Les bourgs étaient clairsemés; des forêts épaisses couvraient la moitié du sol; en outre, Tesclavage, l'oppression de la fiscalité impériale, la misère avaient fait fuir ou périr une bonne partie de la population rurale. Notre civilisation s'étend, dans une mesure variable, à tous les coins de la France : c'est une conséquence du développement de la liberté et de l'agriculture. Celle de Rome, au contraire, se concentrait dans les colonies florissantes établies par elle de place en place, et d'où elle tenait sous sa main tout le territoire sans l'occuper matériellement. Les campagnes étaient donc délaissées de toutes les façons. Les lois des empereurs chrétiens n'y exerçaient qu'une action fort peu efficace. Les cérémonies païennes continuaient de s'y accomplir au grand jour, après Constantin comme avant, sans que les magistrats parussent s'en inquiéter'. Les missionnaires, les évèques avaient dû faire jusque-là comme l'administration impériale, et se contenter d'un rayonnement assez restreint autour des remparts des cités : l'essentiel pour eux avait été d'abord, comme je le disais tout à l'heure, de s'assurer de ces dernières; c'était là le cœur de la place et le plus pressé de la besogne. Mais précisément, au iv'' siècle, il se préparait un revirement, un déplacement des forces sociales dont la seule annonce donnait, au contraire, l'urgence la plus impérieuse à la conversion des campagnes. Les Francs allaient venir; et les Francs, à l'inverse des Romains, allaient délaisser les cités, pour habiter de préférence les villas ou les grands domaines agricoles. Leurs princes eux-mêmes devaient fixer longtemps leur résidence dans les anciennes métairies du fisc, devenues le noyau du domaine royal, et y retenir avec eux une nombreuse population de colons, abandonnant à leurs officiers, à leurs comtes l'administra-
1 Voir à ce sujet Lehuérou, op. cit., p. 137, 191; de Pétigny, Éludes sur l'époque mérovingienne, I, 315; Dubos, II, 430; Beugnot, II, 209.