CHAPITRE VIII
magnifiquement ceux qui s'y présentenl. Les élections municipales occupent le loisir du citadin. Le paysan prépare ses semailles, afin de les faire dans la semaine. Le fermier, le censitaire apporte à son seigneur le prix de son loyer, le montant de ses redevances en argent ou en nature; les baux, les engagements sont renouvelés^; les agents du fisc perçoivent l'impôt, les comptables commencent un autre exercice. En France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, partout, c'est la grande échéance annuelle. Les indigents aussi reçoivent ce qui leur est dû, et môme davantage; ce n'est que justice, car celui dont on célèbre la mémoire les a tant aimés, que sa fête est la leur. Le pauvre de saint Martin, dans les églises oij il y en a un d'attitré, est dans les honneurs; il figure à la procession. A San-Marlino délie Scale, en Sicile, l'abbé habille de neuf un malheureux, et lui donne de sa main le pain de l'âme avec le pain du corps ^ A Saint-Omer, par une exception qui n'a lieu que trois fois par an , les lépreux sont autorisés, sans doute en mémoire du miracle de Paris, à pénétrer dans l'enceinte des remparts : en tout autre temps, les gardiens ont l'ordre de les repousser à coups de « hokes de fer^ ». Des largesses sont également faites aux églises, particulièrement à la basilique de Tours : les rois, les -grands seigneurs lui offrent des monnaies à l'effigie de son patron, des vases d'or, des draps de soie. Enfin, à l'animation produite par toutes ces affaires, par ces cérémonies, par ces libéralités, se joint le mouvement
' Encore aujourd'hui, en Bresse et ailleurs, <i faire la Saint -Martin " se dit couramment pour déménager. = - Cet usage subsiste toujours. = ^ C'est cette mesure de précaution, dont la formule menaçante avait surtout pour but de |irevciiir les ilésuiiéis^aiirus , ([u'un jeune critique a récemment dénoncée, dans un ri'i inH lieureiisi/m-jnl lialiitué à des propos plus sérieux, comme un curieux exciiipie de lu barliaric naïve du xui» siècle! {Bibl. de l'École des chartes, an. 1879, p. 233.) Notre érudition ne serait-elle pas parfois plus naïve encore? On a souvent accusé le moyen âge de ne pas avoir été l'ami de la propreté : va-l-on maintenant lui reprocher d'avoir trop cnergiquement protégé la salubrité ])ublique?
pittoresque des foires annuelles. Dans une quantité de pays, l'assemblée, la vogue ou la kermesse s'ouvre le même jour, avec la bénédiction du prêtre. Combien de villes, combien de villages ont conservé jusqu'à notre époque celte tradition douze fois séculaire, dont l'origine se rattache peut-être au grand pèlerinage du 11 novembre, en Touraine, en Normandie, en Flandre, en Dauphiné, en Suisse, en Savoie, en Italie, etc.?
Mais cela n'est rien encore. Voici le soir, voici les réjouissances vraiment populaires. On se rassied à la table de famille; on mange l'oie de la Saint- Martin , on boit le vin de la Saint -Martin, fraîchement recueilli dans les tonnes. Les Anglais, qui n'en ont pas, le remplacent par un énorme blackpudding et se distinguent entre tous par leur fidélité à la Martinmas, que leurs descendants n'oublieront pas tout à fait, en dépit de la raideur protestante. Le repas fini, on chante des ballades, des lied, des cantiques de circijnstancc. Dans certaines villes d'Allemagne et de Flandre, on voit des feux de joie s'allumer sur les hauteurs voisines. A leur clarté fantastique, des processions d'enfants vont de maison en maison, s'ils ne l'ont déjà fait la veille, recueillir des charités ou des cadeaux. En Italie, à Vinegia, par exemple , ils sont habillés de longues tuniques blanches (peut-être en souvenir de la robe de catéchumène revêtue par le saint à Pavio), ils ont le front ceint de feuillage, et courent ainsi par les rues, faisant résonner des instruments criards, répétant des chansons plaisantes, parfois entrecoupées par ce cri du cœur : Viva, viva san Martino! Dans quelques cités italiennes, ces manifestations tournent aussi à l'excès, et prennent même les proportions d'un véritable carnaval'. Faut-il voir dans tout cela, comme
' Les choses se passaient encore ainsi en Ualie dans le courant du siècle dernier. La ])lu|iart des coutumes signalées ici ont, du reste, laissé jusqu'à nos jours des traces très reconnaissables, non seulement dans cette contrée, mais en Belgi(|ue , sur les bords du Rhin, en Angleterre et ailleurs.
l'ont voulu quelques savants, de lointaines réminiscences des fêtes païennes de novembre, de la -meoiyta des Grecs (fête de l'ouverture des tonneaux), ou des bacchanales des Romains, ou des sacrifices d'automne des anciens Germains? Peut-être l'Eglise aura-t-elle profité de la coïncidence d'époque pour faire, suivant la tactique recommandée par le pape saint Grégoire, oublier les traditions du paganisme à l'aide d'usages correspondants; nous verrons, en effet, saint Martin remplacer sous plus d'un rapport le Woden germanique. Peut-être aussi la fin des récoltes, la joie de prendre ses quartiers d'hiver, l'approche d'un temps de jeûne et d'abstinence auront-elles contribué à rendre plus bruyant, dans la classe populaire, l'anniversaire de son apôtre et de son saint préféré. Mais, en somme , c'est bien la mémoire du grand évêque que le peuple honorait à sa manière dans les réjouissances les plus profanes de ce jour de liesse ; la preuve en est dans leur caractère d'universalité, qui n'a jamais été le propre des fêtes de Woden ni des fêtes de Bacchus'.
Les autres solennités instituées en son honneur n'étaient pas environnées d'autant d'éclat. Toutefois la Saint-Martin d'été (4 juillet) empruntait une importance particulière au concours d'événements commémorés à cette date : la consécration diu pontife, la translation de son corps dans le tombeau par saint Perpétue, et la dédicace de sa basilique. Un certain nombre de paroisses l'avaient même adoptée de préférence pour fête patronale, parce qu'elle tombait dans
1 Sur les cliflérents usages rappelés ici , voy. Labbe, Concil., V, 9o8; Milliii , Antiq. nal., X, 'i8; Voetius, Disput. Iheol., p. MS; Chalmel, p. 76, 131 ; Pertz, XVII, 71 ; Lelevvel, Études numism., p. 433; Cartier, Revue numism., an. 1838, p. 262; Cosladoni, dans le recueil d'opuscules de Calogera, XX, 133 et suiv.; de Coussemaker, Chants des Flamands, p. 71, 99; de Boislisle, Contrôle général des finances, n»» 1332, 1597, 1787; Giry, Hist. de Saint- Orner, pièces justif.,n"237; Notes and queries , l" série , XII, 18, et 2' série, 111, 196, etc. Un grand nombre de communications m'ont été adressées sur des coutumes locales que je ne puis signaler en détail, et qui, du reste, se ressemblent toutes.
une saison plus favorable. Elle avait aussi une octave, à Tours du moins , et une vigile , qu'on trouve observée au même lieu dès le v*" siècle. Grégoire, qui mentionne celle-ci, appelle à cette occasion la fête de juillet, aussi bien que celle de novembre, du nom de Natalis; mais il ne faut pas oublier que ce terme s'employait également pour désigner le jour de Tordination des évèques. La Saint- Martin d'été figure sur la plupart des martyrologes: on la connaissait dans toute la chrétienté. A Paris notamment, le clergé de la cathédrale la célébrait en allant faire une station solennelle à Saint- Martin -des -Champs. Quelquefois elle servait de prétexte à des représentations de mystères, qui, se donnant au grand soleil, auraient difficilement trouvé leur place dans les courtes journées de novembre '.
On a vu plus haut quels faits mémorables rappelaient les fêtes de la Subvention et de la Réversion. La première, fixée au 12 mai, transportée plus tard au 15, fut établie aussitôt après la grande déroute des Normands , en 903. Les religieux de Marmoutier se rendaient en procession, ce jour-là, à la collégiale de Saint-Martin, tenant à la main des baguettes blanches, sans doute en souvenir des rudes coups frappés sur le dos des barbares, et les chanoines leur servaient des rafraîchissements. Les enfants et les jeunes gens de Tours représentaient la fameuse victoire de leurs pères dans des cavalcades historiques ou des moralités, dont le texte était soumis préalablement à la censure du chapitre^. Quant à la Réversion, instituée en commémoration de la rentrée triomphale des restes du
1 Grég., Hist., II, 14; X, 31. Mabillon, Liturg. gallic, liv. II, ii" 72. Acla SS. juin, II, 4. Lebeul, Hisl. du dioc. de Paris, I, 302. Mss. de dom Housseau, XV, 304. D'après l'abbé Lebeuf, la coutume d'aller dire l'office à Sainl- Marlin-des-Champs le 4 juillet de cbaque année était observée par les clercs de la cathédrale de Paris depuis le commencement du ix" siècle au plus tard. = 2 Regist. capit., dans Baluze, vol. LXXVII, f»» 351, 333. Chalmel, p. 130, 132. V. ci-dessus, p. 409.
saint dans sa ville ëpiscopale, après leur séjour en Bourgogne et à Chablis, elle se célébrait le 13 décembre, suivant les prescriptions du concile tenu à Tours en 912. Elle porta aussi le nom cVExcepiio ou Réception, qui s'explique de soi, et fut, paraît-il, confondue, à une certaine époque, avec la Subvention Une cinquième fête de saint Martin fut fondée. Tan 1324, par le pape Jean XXII, à propos de la séparation et de la translation de son chef, qui avaient eu lieu le 1" décembre de l'année précédente. Mais on la réunit ensuite à celle du 4 juillet, à cause de l'inconvénient que présentaient des anniversaires trop multipliés et trop rapprochés ^ Ces dernières solennités avaient, comme les deux premières, leur office particulier. Toutefois elles étaient beaucoup moins observées en dehors de la province ecclésiastique de Tours.
Indépendamment des fêtes proprement dites, la piété démonstrative de nos pères envers le grand apôtre avait imaginé en son honneur un jeûne spécial et prolonge. Le carême de saint Martin , qui commençait au premier dimanche après le 11 novembre pour finir à Noël, consistait à réduire sa nourriture et à venir assister à la messe les lundis, mercredis et vendredis. Il fut établi par saint Perpétue et réglé par le premier concile de Màcon, en 581. Il était encore en vigueur à la cour de France sous le règne de Louis VII. L'Église de Milan et plusieurs autres l'adoptèrent peu à peu, et prirent l'habitude de commencer à la Saint- Martin le jeûne de l'Avent, avec lequel ce nouveau carême s'identifia par la force des choses^. 11 subsista jusque vers le commencement du xni* siècle pour les fidèles, et plus longtemps pour les religieux. Chez les Grecs, le temps de pénitence qui précède les joies de la Nativité
1 Bibl. Clun., col. 124. Mabille, Dihl. de l'École des chartes, an. 1869, p. 163, 182, 192. V. ci-dessus, page 446. = 2 Mss. de Baluze, vol. LXXXIV, l'o 131. Chalmel , p. 130, 132. = 3 Grég., HisL, X , 31. Labbe, Concil., V, 968. Chalmel, ihid. Gervaise, p. 262. Costadoni, loc. cit.
s'ouvre encore au 14 novembre, ce qui revient à peu près au même. N'était-il pas, en somme, aussi juste que salutaire de mortifier un peu son corps après avoir tant fêté le grand saint?