CHAPITRE VIII
jamais pu atteindre à leur hauteur; les inventions du génie sont restées pour elles au-dessous de la vérité absolue, la légende au-dessous de l'histoire. Telle est Jeanne d'Arc, cette héroïne si simple, si populaire, et par là même si difficile à saisir pour ceux qui manient le pinceau , le burin ou la plume. Tel est aussi le type surnaturel dont nous étudions la reproduction dans toutes les dépendances du domaine des lettres. Ce phénomène est surtout palpable quand on envisage la poésie narrative ou descriptive. Paulin de Périgueux et Fortunat, insignifiants au point de vue historique, puisqu'ils ne sont que de simples traducteurs, sont-ils meilleurs comme poètes? Leurs éditeurs ont dû l'avouer^ : ce que Sulpice Sévère avait raconté dans une prose élégante et serrée, ils l'ont répété en vers obscurs, incolores, alambiqués, supprimant les noms propres et affectant les périphrases comme de véritables rhéteurs. C'est moins leur faute personnelle que celle de leur siècle, dont le sens littéraire était dépravé. Aussi faut-il nous consoler en pensant qu'ils ont été beaucoup plus goûtés de leurs contemporains qu'ils ne sauraient l'être des nôtres, et que leur laborieuse entreprise a contribué quand même à populariser les grandes actions du héros chrétien. Fortunat, d'ailleurs, déclare avoir composé ses quatre livres d'hexamètres en deux mois! Il les a écrits, non seulement pour satisfaire sa dévotion touchante et sa juste reconnaissance envers le thaumaturge qui l'avait guéri, mais aussi pour complaire à son ami Grégoire, évêque de Tours, et céder à son instante prière. Ce prélat voulait encore lui faire mettre en vers les quatre livres de miracles qu'il avait lui-même rédigés^; tant les limites qui séparent les genres de la prose du genre poétique étaient alors méconnues! Estimons-nous heureux de n'être pas obligés de lire Sulpice dans Pau-
1 Migne, Patrol., t. LXI , col. 1007; Hist. lillér. de la France, II, 469 et suiv.; III, 474 et suiv. = Migne, Palrol., t. LXXXVIII , col. 363; Hist. lill., III , ibid.
MONUMENTS ÉCRITS RELATIFS A S. MARTIN (i2:j
lin, ni Grégoire dans Fortunal, malgré le style incorrecL de noire premier chroniqueur. L'excès de la recherche fait apprécier l'excès de la simplicité.
Deux poèmes sur saint Martin, inédits l'un et l'autre, furent composés au xi'' siècle par Elfrid, archevêque d'York, et par un anonyme. Le second est encore en hexamètres, et ne contient qu'un récit très abrégé de la vie du pontife, en soixante-cinq vers'. Mais dans le premier apparaissent déjà le rythme et l'assonance. Les poètes du temps commencent à s'affranchir des règles de la prosodie; mais aussi leur pensée devient plus indépendante, plus alerte, et je ne sais quel souffle plus chrétien l'anime à partir du jour où elle rompt les entraves du mètre antique. Sous ce rapport au moins, l'œuvre d'Elfrid , qui a également le caractère biographique , est une chose remarquable. Elle se termine par des vers de douze syllabes, divisés en deux hémistiches égaux, absolument comme nos alexandrins, et réunissant l'allitération à la rime ^ Cette métamorphose, qui fait pressentir la versification française, est encore plus palpable dans le poème de Richer, abbé de Saint-Martin devant Metz, mort en 1152. Quelques-
1 II se trouve dans la collection de sir Th. Philipps sous le n° 1826; la bililiothèque de Tours en possède une copie due à Salmon (ms. 1281, f» 56). Il est précédé, dans l'original, d'un petit poème en l'honneur de S. Pierre et suivi d'un autre sur la passion de S. Julien, par Audradus Modicus. Voici les premiers et les derniers vers :
In mortale decus Martini prœsulis almi, Quocl pius in terris hominum Salvator honori Conlulit, o socii, modulemur carminé dulci... Ut iibi cœlestis pateat famiilantibus aula, Et nostris precibiis tribuas per sxcla salutem.
2 0 Martine sancie, meritis prseclare, Juva me miserum, meritis modicum , Caream quo nsevis mihimet nocuis , Castiusque vivam , nactus jam veniam.
( Guest, Hist. of english rhylhms , II, 40o. Du Méril, Poésies populaires latines, p. 169, note.)