CHAPITRE VIII
Woden, le grand dieu des Germains, qui justement avait aussi pour attributs le cheval, le manteau et l'épée. Les anciens temples de cette idole deviennent des églises en l'honneur de saint Martin , comme ceux de Thor se transforment en églises de saint Pierre. Les sacrifices d'automne, les fêtes des récoltes et du commencement de l'hiver, ces derniers vestiges du culte de Woden, viennent se perdre naturellement dans les réjouissances publiques du 11 novembre. Dans les festins, les libations à la divinité germanique sont remplacées par des toasts à la mémoire du héros chrétien. Dans les légendes, dans les anciens lied, on raye le nom de la première pour introduire celui du second. Comme Woden, saint Martin fend les airs sur sa monture; il entre dans les maisons par la cheminée, pour distribuer des châtiments ou des récompenses, et trouve dans un coin des présents préparés à son intention. Gomme lui encore, il est honoré par des processions aux flambeaux, des feux de joie, des bûchers d'ossements ou de cornes, autour desquels on danse'. En Angleterre, on retrouve aussi cette dernière pratique {bonfire). A Bruges, le saint est monté simplement sur un âne (ce qui est plus conforme à son histoire); il n'en traverse pas moins l'espace, mais il est pour les enfants un sujet de terreur, et ils lui préfèrent saint Nicolas. A Furnes, à Ypres, à Gourtrai, il est, au contraire, leur grand ami. Dans toute cette région, comme sur les bords du Rhin, ces traditions, et beaucoup d'autres semblables, ont survécu. On a été, prétendent certains auteurs allemands, jusqu'à transformer des statues de Woden en statues de saint Martin. Après
' Reinkens signale encore, dans son chapitre sur la gloire légendaire de saint Martin, d'autres relations entre sa figure mythique et celle de Woden. Suivant lui, le premier aurait passé ainsi que le second pour le maître de la foudre; il serait intervenu comme tel dans les querelles de la famille de Mérovée, et aurait fait plier les impies sous une avalanche de grêle. On ne voit guère à quels événements cet écrivain veut faire allusion.
tout, de pareilles substitutions n'ont rien que de rationnel et de logique. Elles confirment ce que nous savions déjà de l'influence universelle et prolongée du bienheureux apôtre, et l'ensemble des légendes répandues dans les pays germaniques prouve , aussi bien que celles de nos contrées, que l'imagination des peuples se le représentait avant tout comme le voyageur de Dieu '.
Après cette revue sommaire de la littérature martinienne, il conviendrait de montrer comment les arts ont traité l'imposante figure que nous étudions. La place qu'ils lui ont donnée n'est certes pas moins belle. Les peintres, les sculpteurs, les orfèvres, les enlumineurs, les dessinateurs de toute catégorie se sont exercés dans tous les temps à reproduire ses nobles actions. Elles ont été chantées sur le marbre et la pierre, sur la toile et le bois, sur le vélin et le papier, sur la laine et la soie, sur l'ivoire et le métal. Les monnaies, les médailles, les enseignes de ses pèlerinages, les sceaux de toutes ses églises et d'une foule de particuliers l'ont représenté sous toutes les formes, souvent en évêque, et de préférence dans la scène du manteau. Mais il faudrait un volume entier pour traiter une aussi vaste iconographie. J'ai, d'ailleurs, indiqué une bonne partie des monuments remarquables que l'architecture a élevés à la gloire de saint Martin et des œuvres d'art qu'ils renferment. Pour le reste, l'illustration de ce livre et l'éclaircissement qui l'explique instruiront mieux le lecteur que tout ce que je pourrais lui dire. Le travail de l'artiste se juge avec les yeux, non sur une
' Communications de M. l'abbé Duclos, de Bruges, el de M. le chanoine Heuser, de Cologne. Simrock, Deutsche Mythologie, p. 511, 616, etc. Calendrier belge, par le baron de Reinsberg- Diirensfeld , Bruxelles, 1861, in-S». Reinkens, Martin von Tours, liv. IV , § 6. Des légendes analogues se retrouvent jusqu'en Italie; dans le Bergannasque notamment, S. Martin passe sur son cheval au moment de sa fête et dépose des cadeaux dans les souliers des enfants.
froide description ; cl les yeux qui se seront promenés sur quelques-unes de ces pages apprendront suffisamment à l'esprit que tous les arts ont raconte la grandeur de notre apôtre national.
Fig. 90. — Dessus de soufflet en bois sculpte, peint et doré (collection Gavet).