CHAPITRE VIII
n'aient été, comme je l'ai dit, purifiées et consacrées par le nom du grand adversaire de l'idolâtrie, rattachées à son apostolat par une histoire merveilleuse, toujours la même, à quelques variantes près; et par là il travailla encore, involontairement , à l'extirpation des pratiques ou des croyances superstitieuses. Une des preuves que ces pierres de saint Martin ont servi jadis à des cérémonies païennes, c'est que plusieurs, comme celle d'Arette, dans les Pyrénées, sont demeurées jusqu'à nos jours un lieu de rendezvous pour les paysans de la contrée, et que d'autres, comme celle de la Motte, dans le Bordelais, passent pour avoir abrité les ébats des sorciers. L'idée d'une lutte gigantesque avec Satan, qui résume si bien les vastes travaux de l'évangélisateur des Gaules, est encore mieux marquée dans la légende de l'île d'Yeu, qu'on retrouve sur tout le littoral du continent, depuis les Sables-d'Olonne jusqu'au delà de la baie de Bourgneuf (Loire-Inférieure) : l'apotre a défié le Malin de jeter sur la mer, dans l'espace d'une nuit, un pont de quinze milles de long, pour lui permettre de gagner l'île; Satan, afin d'y arriver, bouleverse tous les rochers des environs, et, au lever de l'aurore, son travail inachevé est suspendu par une puissance invincible'. Les arbres, les bois, et surtout les innombrables fontaines de Saint- Martin doivent la plupart leur nom à des traditions analogues; la plupart ont leur légende. Ordinairement les fontaines ont jailli sous le bâton du saint ou à son commandement, pour lui permettre de baptiser sur le champ les idolâtres du pays (c'est toujours le
(Yonne), BuUy, Bussy-la-Poille et Saint-Gcnest-Malifaux (Loire), Peyraud (Ardèclie), le Vercors (Drùme), la Motte (Gironde), Arelle (Basses-Pyrénées), l'île d'Yeu, Horion (Belgique), Martinswand (Tyrul), Lecco et Tremezzina (Italie). 11 y en a des centaines d'autres.
1 Communication de M. le curé du Bernard. Les légendes do Touraine, qui transforment volontiers S. Martin en moissonneur, en faucheur, etc. (nouvelle preuve de sa popularité chez les paysans), le font aussi lutter matériellement avec le démon. (Commun, de M. le curé de Ligueil.)
souvenir de ses missions qui domine). Sans doute, ce miracle a pu se produire quelquefois; il s'est produit certainement à Nieuil-lez-Saintes, probablement à la Fontaine-Saint-Martin, et ailleurs; la répétition du fait dans quelques localités aura môme dû contribuer largement à le faire généraliser par l'imagination populaire. Mais là n'est point, cependant, la principale origine de la tradition relative aux fontaines. Elle est dans cette vénération superstitieuse dont les entouraient les habitants des campagnes gauloises , et dans le besoin qu'on a éprouvé presque partout de remplacer cette dévotion païenne par une dévotion chrétienne correspondante. Le culte de saint Martin était tout désigné pour cela, et voilà comment, avec un empressement trop unanime pour n'être pas la plupart du temps spontané, les fds vinrent honorer sa mémoire et implorer son secours auprès des sources qu'adoraient les pères. A un phénomène universel il faut chercher une cause générale
En Allemagne, en Belgique, l'apôtre populaire subit une autre métamorphose. Au lieu d'être substitué aux vieilles idoles celtiques, il est mis partout à la i)lace de
1 Des fontaines de Sainl-Marlin , presque toutes avec légende et pèlerinage, existent notamment à Aubry (Nord), Sanghem (Pas-de-Calais), Challerange (Ardennes), Longuyon (Moselle), Blénod et Bruley (Meurthe), Arrancy et Vacherauville (Meuse), Brevonne, Lusigny, Moussay, Rigny-le- Ferron et Saint-André (Aube), Benay, Chaudardcs et Molincliart (Aisne), Grignon, près Thiais (Seine), Longjumeau (Seine-et-Oisc), Cesson (Seine-et-Marne), Civières et Villez-sous-Baillcul (Eure), Foucarmont, llermanville , Cuy-Saint- Fiacre et Saint-Martin-du-Vivier (Seine-Inférieure), Méry-Corbon (Calvados), la Lande d'Airou et BrafTais (Manche), Baronville (Eure-et-Loir), Lombron (Sarthe), Marcilly-en-Gault (Loir-et-Cher), Argy (Indre), Ciran-la-Lalte (Indre-et-Loire), Thouarcé et Saint-Marlin-des-Noyers, près Martigné-Briant (Maine-et-Loire), Monligné (Deux-Sèvres), Saint-Martin près Cognac (Charente), Limoges et Feytiat ( Haute-Vienne ) , Grignol, Saint-Martin-la-Rivière, Saint-Astier et Vitrac (Dordognc), Saint-Martin-du-Puy (Gironde), Marcolès (Cantal), Peyraud (Ardèche), la Celle et Bussières (Loire), Sainte- Sabine (Côte-d'Or), Asquins (Yonne) , etc. etc. On en retrouve jusqu'aux environs de Rome. (V. Pertz, II, 678.)