CHAPITRE VIII
Il a exercé une action prépondérante sur la confection de la règle de saint Benoît et sur rétablissement de son ordre aux ramifications multiples, dont il a directement préparé la naissance. Aussi ce grand législateur monastique, et après lui tous les fondateurs, tous les chefs de communautés et la masse de leurs disciples se sont-ils inspirés de ses exemples. La plupart des abbayes possédaient, comme nous l'avons vu, une chapelle sous son invocation. Son zèle pour la multiplication des églises rurales et pour la conversion des païens l'a fait vénérer par le clergé des paroisses et des missions lointaines. Le séminaire de Saint - Sulpice de Paris, qui a rendu tant de services et conquis une si légitime renommée, fut institué sous ses auspices par M. Ollier, qui vint à Tours demander l'association de sa maison à l'église Saint-Martin, déclarant qu'il était sûr de la réussite si cette grâce lui était accordée ' : on sait si l'événement a justifié son espoir. Le séminaire des Missions étrangères voulut, bientôt après, obtenir la même faveur et se placer sous l'égide du plus ardent propagateur de l'Évangile ^ L'église métropolitaine de Tours s'est principalement réclamée de lui dans tous les temps; nos pères se le représentaient dirigeant ses successeurs, surveillant leur gestion, les frappant au besoin de châtiments salutaires^
Il était le patron de la France et de la monarchie française. Personne, en effet, n'avait travaillé plus efficacement que lui à leur fondation. Son nom était mêlé aux prières faites pour le salut de la patrie. Les litanies l'appelaient le tuteur et le défenseur du royaume, le refuge et le secours de ses chefs K Les princes comme la nation prirent l'habitude de compter les années du jour de sa mort : cet événement était devenu chez nous le point de
' Les lettres d'association furent données le 20 décembre 1653. V. Gervaise, p. 400. = 2 ibid., p. 402. = 3 Ms. 1299 de la bibl. de Tours, f 8. Anecdotes, hislor. d'Etienne de Bourbon, p. 56. = Bihl. de l'École des chartes , an. 1876, p. 475, 481. Marteau, Vie de S.Martin, p. 83-88.
départ d'une ère, et nos premiers annalistes, Grégoire de Tours, Frédégaire, Aimoin, les auteurs de la chronique de Moissac, des Gesta Francorum, etc., se faisaient un devoir de marquer combien de temps s'était écoulé entre cette date mémorable et les faits les plus importants de notre histoire. Le biographe de Dagobert raconte, d'après le témoignage de saint Ouen, que l'âme de ce monarque, dont la conduite trop inégale le fît surnommer le Salomon du nord, fut entraînée, à sa sortie de ce monde, par une légion de démons; elle ne leur échappa que par l'intervention de trois saints : Martin, le patron du royaume, Denis, le patron de la capitale, et Maurice, le patron des guerriers Dans une vision rapportée par Albéric de Trois- Fontaines comme advenue à Audrade, chorévèque de Sens, sous le règne de Charles le Gliauve, le Seigneur, irrité par les péchés de ce prince et de ses sujets, est désarmé par la sainte Vierge, saint Michel et saint Martin. Il leur partage ensuite le protectorat de l'univers, et il assigne au dernier la Gaule avec l'Espagne. « Va, » dit-il à Gharles, évoqué devant le tribunal suprême, où il est défendu par les mêmes saints, « va conquérir la terre espagnole et en chasser les infidèles ; je te donne Martin pour guide '-. » Un peu plus tard, c'est un bon religieux de Baume-les- Moines, en Franche-Comté, qui, voyant tout à coup le bienheureux pontife apparaître dans sa cellule , lui demande naïvement d'oii il vient ^ « J'arrive de Rome, répond- il, et je m'en vais en France, parce qu'il faut que j'assiste au sacre du roi Louis (d'Outre-Mer). » Durant tout le moyen âge , l'histoire ou la légende le peignent ainsi présidant aux
• D. Bouquet, II, 593, el III, 13S. Une légende semblable eut cours au xiir siècle sur Philippe- Auguste. {Anecdotes d'Etienne de Bourbon, p. 271.) = i Pertz, XXIII, 733, 735. D. Bouquet, VII, 290. = 3 Acla SS. julii, I, 340. Le religieux en question n'était autre que S. Adhégrin, l'ancien compagnon de Foulques d'Anjou, qui s'était relire dans le cloître au lieu et place de ce prince.