CHAPITRE VIII
destinées du pays et de la royauté. Trois dynasties de rois l'appellent, dans leurs actes officiels, leur ami et protecteur spécial, et l'honorent comme tel dans la chapelle du palais ^ La France moderne a-t-elle gagné à l'abandon de cette tradition nationale?
Il était le patron des soldats et des armées catholiques. La haute vertu qu'il avait montrée sous les armes le désignait pour cet honneur. A peine soixante ans s'étaient- ils écoulés depuis sa mort, qu'on l'invoquait déjà dans les batailles : Egidius, maître de la milice des Gaules, se recommandait à lui au moment du siège d'Arles par les Visigoths ^ Clovis implorait son assistance à Vouillé, Contran dans sa guerre contre Dracolen. Leurs successeurs marchaient à l'ennemi précédés de sa chape. La plupart du temps, la victoire était accordée à ceux qui le priaient; mais il aimait à faire triompher la paix et à terminer les querelles armées sans effusion de sang, comme il l'avait obtenu de son vivant à Worms : c'est ce qui arriva dans les luttes fratricides de Ghilpéric et de Gontran, de Sigebert et de ses frères^ Encore à l'époque de la Renaissance, Charles VIII et Louis XII lui faisaient adresser des prières solennelles pendant leurs expéditions d'Italie ^ De nos jours même, les conscrits de certains villages, par exemple ceux de Davenescourt (Somme), ont recours à son intervention, moins , il est vrai , pour qu'il les favorise dans les combats que pour être dispensés par le sort de l'obligation d'y prendre part^. Enfin, une société militaire s'est récemment formée à Versailles sous son invocation, pour assister les anciens soldats, leurs veuves et leurs enfants orphelins. Ce protec-
' Louis XI faisait encore dire tous les jours par ses chapelains une messe en l'honneur de S. Martin. {Athenxum français, an. 1836, n" 18, p. 375.) = "- Grég., Virt. S. Mari., 1, 2. = ^ Roricon, dans D. Bouquet, III, 17. Frédégaire, 80. Grég., Hist., IV, 50, et Virt. S. Mari., II, 7. = Mss. de Baluze, vol. LXXVII, fo 393, et coll. de D. Housseau, n» 4152. = = Communication de M. le curé de Davenescourt.
torat des guerriers et des choses de la guerre est également connu à l'étranger. En Hongrie, saint Etienne lui dut la défaite des Besses et de ses autres adversaires. A la fameuse bataille de Lépante, oii l'Europe chrétienne, sous la conduite de don Juan d'Autriche, écrasa la flotte ottomane le 7 octobre 1571, l'image équestre du saint brillait sur l'étendard des vainqueurs , conservé avec orgueil parmi les trophées les plus glorieux de l'Espagne. En Pologne, son secours valut au célèbre Sobieski un éclatant succès, remporté sur les Turcs près de Choczim, le 11 novembre 1673'. Cette journée décisive arrêta la marche de l'invasion musulmane : c'était la troisième fois que l'influence de saint Martin préservait l'Occident du joug de Mahomet. Aussi les Polonais, malgré leurs malheurs, n'ontils point perdu l'habitude d'appeler sa bénédiction sur leurs armes. Les Italiens font de même. Les troupes piémontaises le fêtaient naguère dans toutes leurs garnisons, et on les a vus, dans l'expédition de Crimée, lui élever une chapelle au milieu de leur camp. Il est demeuré aussi l'objet d'un culte spécial de la part des soldats pontificaux et de la garde suisse du Vatican '-.
II était le patron des cavaliers, des sergents à cheval et des voyageurs de toute catégorie. Il semble naturel qu'on lui ait reconnu ce titre dans tous les pays, puisque partout l'on rencontrait son image sous les traits d'un jeune officier do la cavalerie romaine. Aucun autre saint n'avait, du reste, erré autant que lui à travers les champs et les plaines, le long des routes et des fleuves. II nous est resté de curieux vestiges de la dévotion que lui témoignaient tous ceux qui entreprenaient un voyage à cheval (et c'était autrefois le mode de transport le plus commun). Au départ ou à l'arrivée, ils se rendaient dans un des sanctuaires qui lui étaient
> Ada SS. sept., I, o38. Dupuy, p. /.37. = 2 Semaine religieuse de Tours, an. 1878, p. 224. Dupuy, p. 465.