CHAPITRE VIII
curieuse périphrase : « l'estafier de saint Martin ; » expression moins étrange qu'elle n'en a l'air, car elle concorde avec nombre de peintures et de légendes où Satan est représenté derrière son terrible adversaire, et, comme celles-ci, elle traduit simplement en fait la déclaration qu'il lui adressa aux portes de Milan : « Partout où tu iras, le démon te suivra pour te combattre'. » Nous pouvons donc prendre à la lettre, et dans son acception la plus stricte, cette parole d'un de nos plus anciens chroniqueurs : Martinus tolo nominatus in orbe; « le nom de Martin remplit l'univers '-. » Et pour emprunter au premier de tous le mot final de cette longue enquête, mot qui ressemble à un trait d'esprit, involontaire sans doute, nous pouvons nous écrier avec Grégoire de Tours : « Martin est le patron spécial... du monde entier^! »
Vivant ou moii, le héros apostolique de nos contrées domine toute notre histoire, au-dessus des princes, qui devant lui ont incliné leur sceptre, au-dessus des révolutions, qui n'ont pu effacer de la terre sa mémoire bénie. Il apparaît à noire époque de pygmées comme un géant d'une espèce éteinte, et celui qui essaye de mesurer sa hauteur n'aboutit qu'à mesurer sa propre petitesse. Qu'on vienne parler de l'œuvre des conquérants, de la gloire des fondateurs d'empires, en face de l'œuvre et de la gloire de ce conquérant des âmes, de ce fondateur de la France catho-
1 Vila S. Mari., 6. Cf. le Dict. de Trévoux et les vers de du Cerceau qu'il cite au mot Martin. Une locution proverbiale encore répandue chez les Italiens prétend que S. Martin donna l'aumône au diable (S. Marlino fece l'elemosina al diavolo). Elle semploie à propos des personnes qui ne regardent pas à qui elles l'ont la charité. Ainsi lorsque, dans les représentations figurées, on rencontre le saint accosté d'un démon et le secourant, il ne faut pas voir là un travestissement du trait d'Amiens, mais plulôt la traduction de ce proverbe. Une légende analogue a cours en Allemagne. — i Aimoin , dans D. Bouquet, 111, 58. = 3 Toto orbi pecidiari palrono. {Virl. S. Mari., IV, prolog. )