CHAPITRE VIII
lieue et AUonne (Sarthe), à Ivry- la- Bataille (Eure), à Crasville- la -Roquefort et à Veules (Seine-Inférieure), à Lombers (Tarn), à Bruges, à Ypres (Belgique), à Butzow (Allemagne), etc.
Non seulement le nom de saint Martin a présidé dans tous les pays à l'exercice de la charité, mais il a été donné à une multitude de personnes et de lieux, à des animaux, à des objets inanimés, comme si rien dans la nature ne devait rester en dehors de son empire. D'innombrables familles l'ont gardé comme nom patronymique, en France, en Allemagne et ailleurs. Plusieurs papes l'ont adopté en montant sur le trône pontifical. On en était venu, chez nous, à l'appliquer à tous les individus qu'on ne pouvait désigner par leur nom véritable ^ C'est au point qu'il a fini par devenir trivial, et que notre époque superficielle l'a presque abandonné aux paysans. Les villages qui l'ont reçu abondent surtout en France et dans le nord de l'Italie. Mais il ne faut pas en borner la liste à ceux qui l'ont conservé dans sa forme régulière et simple : il faut y ajouter toute la tribu des Dammartin ou Dommartin [Domnus Martinus, appellation familière aux fidèles du moyen âge et usitée dès le temps du premier concile de Tours"-), des Martignac, Martigné ou Marligny (Martiniacum), des Martincourt, des Martinville, des la Martinière, etc., sans compter les vocables allemands si variés dans la composition desquels on l'a fait entrer. Autrefois on le donnait volontiers aux lions qui faisaient l'ornement des ménageries princières^ : les ours et les ânes semblent avoir hérité de ce privilège; mais ils le doivent en particulier à la légende du voyage de Rome, repro-
' Donner <i à Thibaut! et Martin » se disait en Flandre, au xiii'^ siècle, pour donner au tiers et au quart. (D. Bouquet, XXII, 348.) Le proverbe " Martin perdit son âme (ou son âne) » et plusieurs autres, une foule de légendes et de vieux fabliaux fourniraient aussi la preuve de l'immense popularité de ce nom. (V. les Anecdotes tirées cPÉlienne de Bourbon, p. 362, 425; les Fables de In Fontaine, etc.) = 2 Labbe, 1, 1226. = 3 Comptes du roi René, n"» 97, 101.
duite plus haut, et à la célébrité de l'humble monture sur laquelle l'apôtre des campagnes apparaissait d'ordinaire aux yeux du peuple'. De même, le mar tin -pêcheur et le martinet, deux espèces d'alcyons ou d'hirondelles hantant l'une et l'autre les rivières, ont été ainsi appelés en souvenir d'une action qui avait vivement frappé l'imagination des assistants : l'expulsion, par un simple commandement verbal, de la bande d'oiseaux aquatiques dont les bords de la Loire étaient infestés-. En Allemagne et on Belgique, l'oiseau de saint Martin est autre chose : c'est le pivert; et cela vient d'une antique légende de Woden, où, comme d'habitude, le nom du saint a été substitué à celui de la divinité germanique. Les chansons populaires de la Flandre et des bords du Rhin parlent encore du « petit oiseau de saint Martin au rouge corsage » , et de son chaperon d'or doublé de satin blanc ^ Ailleurs, on a désigné ainsi le busard, qui arrive dans nos climats à l'automne, vers la mi-novembre; le cyaneus, espèce de faucon, qui apparaît à la même époque; enfin la corneille, dont le vol i)résageait l'avenir aux gens superstitieux. En 1210, par exemple, le comte de Toulouse refusa d'entreprendre une expédition parce qu'il avait vu s'envoler vers la gauche « l'oiseau de saint Martini » Quant à l'oie, qui était jadis un des attributs du bienheureux évêque de Tours, et qui a aussi porté son nom, elle n'a point de rapport avec l'histoire de sa vie, mais seulement avec celle de son culte. Il est vrai que, d'après une légende bretonne, l'animal qui avait déjà rendu aux Romains le service de sauver le Capitole par ses cris terribles, aurait secouru de la même façon les Tourangeaux , en leur révélant l'étable où leur candidat
1 II n'y a pas longtemps que nos pères disaient encore : u II y a plusieurs ânes à la foire qui s'appellent Martin. On ne dit guère Martin qu'il n'y ait de l'âne, n (V. le Dict. de Trévoux, au mol Martin). = 2 y. pages 127, 3'i8. = 3 De Coussemaker, Chants des Flamands, p. 98. Communication de M. l'abbé Duclos. ^ D. Bouquet, XIX, 43. Cf. Grimm, Deutsche Mythologie, p. 657, 710; du Cange, Avis S. Martini: le P. Cahier, Caract. des saints, p. 579.
se cachait pour se dérober au fardeau épiscopal. Mais cette histoire paraît précisément avoir été inventée pour expliquer une corrélation que l'on ne comprenait pas. Quelques auteurs ont prétendu (car on a beaucoup disserté sur l'oie de saint Martin , et l'on en a même fait un sujet de sermon) que cet oiseau avait, une fois, troublé ses prédications ; et peut-être n'est-ce là qu'un écho de la tradition de Levroux , où , dans une de ses missions , il s'était trouvé entouré d'une quantité de volatiles de toute espèce D'autres ont été chercher une explication tout aussi peu historique dans le festin donné au pontife par l'empereur Maxime. La seule chose positive, c'est que, l'oie domestique se trouvant en bon point aux environs du 11 novembre, et la chasse de l'oie sauvage commençant vers la même époque, nos aïeux prirent naturellement l'habitude d'en faire la base des joyeux repas de la Saint-Martin. Dans certaines contrées, on tirait à l'oie ce jour-là. A Paris, les pèlerins de Saint- Martin -des -Champs s'approvisionnaient simplement dans une rue voisine du prieuré, oîi, pour ce motif, s'était centralisée la vente de cette volaille, et qui a pris de là le nom de rue aux Oûes (dont on a fait depuis rue aux Ours). En Allemagne, la tradition de l'oie de la Saint- Martin était encore plus fidèlement observée que chez nous, peut-être parce qu'elle se rattachait aux sacrifices d'automne des anciens Germains : aussi a-t-elle été rappelée par le ciseau sur le portail de l'église de Worms, dédiée, comme nous l'avons vu, à l'évêque de Tours. Elle était connue en Angleterre, en Hollande, en Danemark, en Hongrie, et jusque dans les pays slaves ^ A Martinsberg, deux grands candélabres en argent ciselé, ornés de sa statue et placés sur le maître-autel, portaient à leur pied trois oies
' V. page 349. = 2 y. Frommann, Traclalus de ansere Marliniano , Lipsia' , 1683, in-^i". Faber, Opus Iriparlilum concionum, sermons pour la fête de S. Marlin. Voetius, Disput. Iheol., III, 449. Magasin encyclopédique , I, 202. Le P. Cahier, op. cit., 167, 579. Notes and Queries, 2« série, III, 196, et IV, 230.
aux ailes éployées. Chez nous, cet attribut se retrouve notamment sur le sceau d'un chanoine de Tours du xni° siècle, où Ton voit une oie touchant de son bec le nimbe du bienheureux tandis qu'il partage son manteau ^
Parmi les objets inanimés, il faut citer en première ligne le vin de saint Martin. L'origine de cette locution se trouve encore dans les réjouissances du 11 novembre et dans leur coïncidence avec les fêtes des vendanges. On prenait parfois prétexte des premières pour boire avec un peu d'excès, et de là vient aussi la dénomination de mal de saint Martin, appliquée jadis à l'ivresse ^ Par suite de la même association d'idées , on disait d'une façon générale faire la Saint-Martin pour faire bonne chère, et martiner pour aimer la boisson. Mais, en Touraine, ce dernier terme a une autre signification : les vignerons qui frappent la bonde appellent cette opération martiner le vin. Un proverbe répandu à Crémone prétend qu'il faut saigner la tonne à la Saint-Martin, tandis qu'à Bergame, on assure, au contraire, qu'il faut la sceller ce jour-là pour l'ouvrir à Noël. Les Provençaux sont du même avis et disent souvent dans leur langage : « Quand vient saint Martin , ferme ta
' Demay, le Costume d'après les sceaux, p. 456. = - V. les Diclioiinaires de Ménage et de Trévoux^ D'après un proverbe du xiii'= siècle : « A la veille saint Martin, Toute vieille boit du vin. »
{La Chaire française, par Lecoy de la Marche, p. 2<40.) Dans une collection d'anciens noëls datée de l'an 1612, on trouve cette formulette scolaire : (1 Ceux ou celles qui le prosent papier trouveront Audit nommé le rendront , En payant le vin Le jour de fête de saint Martin. »
{Mélusine, p. 342.) Le nom du bienheureux apôtre est aussi mêlé à une chanson bachique recueillie en Velay, et décrivant en vingt et un couplets les destinées du vin. [Ibid., p. 411). Une poésie latine dit encore:
Marlinum conviva salurque et potus adorel. (Du Méril, op. cit., p. 170). Mais tout cela n'est pas une raison pour attribuer, comme on l'a fait, à ce grand modèle de sobriété la clientèle des ivrognes.
futaille et goûte ton vin. » Les Allemands croyaient que le saint intervenait dans la transformation du jus de la vigne, et chantaient : « Martin, Martin, ce soir du moût, demain du vin. » Cette fréquente alliance entre son nom vénéré et tout ce qui touche à la vendange tient peut-être aussi au souvenir de quelques-uns de ses miracles : d'après une tradition recueillie par Péan Gastineau, il avait renouvelé aux environs de Milan le prodige de Cana; après sa mort, il avait procuré miraculeusement du vin à un passeur de la Loire, et très souvent il avait fait croître ce liquide dans les vases déposés sur son tombeau par les pèlerins. Cette dernière merveille aurait, suivant Lecointe, donné naissance à l'usage d'invoquer, dans certains repas, sa mémoire en remplissant les coupes, et de partager ensuite le contenu de celles-ci à tous les convives en signe de mutuelle charité. Toujours est-il que pendant longtemps on a conservé la pieuse coutume d'appeler sa bénédiction sur le vin et de le prier pour sa conservation comme pour celle des autres biens de la terre Certains fruits ont également reçu son nom : le martin-sec, variété de poire rousse , bonne à manger en novembre ; le pavie-Saint-Martin, petite pèche d'automne. Ici encore, pas d'autre motif rationnel que l'époque de sa fête. Mais une nouvelle réminiscence de ses tournées apostoliques se trahit dans une ancienne expression chère au bon la Fontaine , celle de Marlin-bâlon. Jeanne d'Arc s'écriait déjà, quand elle voulait jurer : « Par mon martin! » Et cela signifiait : « Par mon bâton ! » On a cherché l'origine de cette locution dans l'instrument qui sert d'habitude à frapper les ânes , appelés quelquefois de môme, dans le nom du dieu Mars, dans les verges dont les paysans se servaient en certaines rixes
• Grég., Virt. s. Mari., II, 16; Ilisl., V, 22 (note de Ruinart). Voelius, op. cil., p. 448. Baronius, an. .o80, n° 22. Gervaise , p. 262. Semaine religieuse de Tours, an. 1878, p. .519. Communications du P. Bérengier, bénédictin de Marseille, de M. le curé de Ligueil et de M. Cesare Cantù.
occasionnées par les divertissements bruyants de la Saint- Martin, etc. 11 paraît certain qu'elle vient simplement du bâton dont le saint missionnaire se servait dans ses longues marches à pied, et qui a conquis, dans la légende, presque autant de célébrité que sa monture L'été de la Saint-Martin est trop connu pour que j'en parle : il est passé en proverbe, non seulement chez nous, mais en Angleterre et dans la plupart des pays d'Europe; tant les chrétiens d'autrefois étaient persuadés que l'empire du grand thaumaturge s'exerçait sur la nature entière, et jusque sur le cours des saisons. La même pensée leur faisait dire que, s'il gelait le jour de sa fête, ou s'il pleuvait le jour de sa translation , le mauvais temps devait se prolonger; car un tel phénomène n'était point dans l'ordre normal des choses-. Dans le village d'Aspiran (Hérault), on appelle « arc de saint Martin » ce que nous désignons communément par le terme d'arc-en-cieP. Tout ce qui emportait l'idée d'une faveur céleste était rapproché de sa bienfaisante influence, et, voulait-on parler de vœux couronnés d'un succès merveilleux, instantané, on disait vulgairement que c'étaient des « souhaits de saint Martin^ ».
Mais, plutôt que de chercher quelles applications a reçues ce nom populaire entre tous, il serait peut-être plus simple de nous demander à quelle catégorie d'objets il n'a pas été mêlé. Les hommes et les choses se le sont disputé comme un honneur; les trois règnes de la nature se le sont partagé comme une bénédiction. Il n'est pas jusqu'au diable lui-même qui ne l'ait vu accoler au sien, à un titre tout différent. On employait autrefois, pour parler de lui, cette
' Quicheral, Procès de Jeanne d'Arc, III, 206; IV, 4, etc. Acta SS. aug., V, 143. Dicl. de Ménage. La Fontaine, liv. IV, fable 5; etc. L'alibaye d'Ainay percevait autrefois une redevance dite " du bàlon de S. Martin, i. = 2 Du Méril, op. cit., p. 170. Revue celtique, III, 81. = 3 Peut-être y a-t-il quelque lien caché entre cet usage et le type du sceau de Tabbaye de Pontoise, qui représente saint Marlin assis sur un arc-en-ciel. (Demay, op. cit., p. 434.) = '• Mélusinc, p. 56. Uéon, Fabliaux, IV, 386.