CHAPITRE III
nouveauté bizarre aux yeux du monde romain? D'où venaient-ils? Oi^i en était leur institution? Il me semble que nous ne pouvons suivre plus loin le transfuge de l'armée de César sans reconnaître la route oîi il s'engage, sans savoir au juste où il va, ce qu'il veut, à quelle œuvre il a hâte d'apporter le concours de son activité et de sa juvénile ardeur.
Le moine! Ce mot, qui n'éveille dans l'esprit de la foule ignorante ou trompée que l'idée d'un homme habillé d'une façon excentrique , d'un fanatique , presque d'un fou , évoque aux yeux des gens instruits et des chrétiens le souvenir des services les plus éclatants qui aient jamais été rendus à l'humanité. Que de fois, en voyant passer dans la rue un de ces pauvres volontaires, vêtu de bure, les pieds nus, je me suis pris à regarder ceux qui le regardaient ! Presque toujours l'expression de leur visage m'a révélé leur niveau moral et intellectuel. C'est surtout quand on se reporte aux premiers jours de notre histoire qu'on est saisi de l'immense et salutaire influence exercée par le monachisme. La société païenne est en décomposition; la barbarie est là qui s'avance : elle va faire succéder la nuit à ce crépuscule attristant. Une pléiade d'illustres évêques réunit ses efforts pour tirer de ce chaos un monde nouveau, pour créer sur ces ruines un édifice durable, qui sera un jour la France, l'Europe chrétienne. Mais les vieilles épaules de ces insignes constructeurs, de ces pontifices. ne suffisent pas à porter les matériaux d'un ouvrage aussi gigantesque ; ils plient parfois sous le fardeau, et leur troupe courageuse compte même quelques défaillants. Pour dompter les barbares et en faire des gens civilisés, pour défricher les forêts, derniers repaires de la superstition, et les transformer en champs fertiles, il leur faut des auxiliaires robustes, ne craignant rien, n'ayant besoin de rien. Ces auxiliaires, ce seront les moines; ce seront les hommes dont saint Martin rêvait de faire partie, et dont il devait lui-même inqiorter ou multiplier l'espèce sur le sol de la Gaule. S'il fallait en
SAINT MARTIN MUINE
croire le grand écrivain catholique dont le nom vient ici se placer tout naturellement sous ma plume, cet habile charmeur à qui l'on ne peut plus s'arracher quand on a commencé à écouter ses attrayants récits sur les Moines d'Occident, le monachisme aurait même eu la plus grande part, une part à peu près exclusive, dans l'œuvre de régénération sociale entreprise alors par l'Eglise. « L'empire romain, dit-il dans une phrase énergiquement synthétique, c'était un abîme de servitude et de corruption. Les barbares sans les moines, c'était le chaos. Les bai'bares et les moines réunis vont refaire un monde qui s'appellera la chrétienté'. » Qu'on tienne compte, si l'on veut, de la fascination bien naturelle exercée sur l'éloquent historien par son sujet, qui le domine, qui le remplit tout entier : il faudra toujours reconnaître que l'influence monastique fut, sinon le seul, du moins un des principaux éléments de salut dans le cataclysme où s'engloutit la société antique.
D'où sortait cette race d'hommes, si différente des autres, qui ne voulait même pas ressembler aux autres, et qui prétendait vivre dans ce monde comme n'en étant pas? Elle avait pris naissance, croit-on généralement, dans les déserts d'Egypte, sous l'éternel soleil et devant l'immobile nature de ces contrées d'Orient, dont l'aspect nous porte malgré nous à la contemplation ou à la rêverie. Mais, au fond, elle venait d'Orient parce que le christianisme lui-même en venait; car, dès l'origine de l'Église, on remarque chez les fidèles certaines pratiques de la vie religieuse, et comme l'embryon de l'institution à laquelle les saint Pacôme et les saint Benoît devaient donner un corps. Notre-Seigneur en personne l'avait créée par son enseignement et par son exemple ; car on ne peut guère voir que des essais informes dans le genre d'existence solitaire des prophètes juifs, à bien plus forte raison dans celui de quelques prêtres de
> Montalcmbeii , les Moines d'Occident, 1 , 36.
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Bouddha et des plus fervents élèves de Pythagore, où l'on a été rechercher les origines premières du monachisme. En jeûnant dans le désert, en établissant la communauté parmi ses disciples, Jésus-Christ avait doublement indiqué la voie, aux anachorètes d'une part, aux fondateurs de monastères de l'autre. Les premiers clircliens comptèrent dans leurs rangs un assez grand nombre d'ascètes {ascelœ, de àWjcrt;, excrcice), c'est-à-dire de gens qui, ne se contentant pas de pratiquer volontairement et à la lettre les conseils évangéliques (la pauvreté, la chasteté, Tobéissance), s'en imposaient l'obligation au moyen d'un vœu, d'une promesse solennelle faite à Dieu; par là le conseil devenait précepte, et bientôt il allait devenir la règle (c'est le mot propre). A l'origine, d'ailleurs, les fidèles de Jérusalem mettaient spontanément leurs biens en commun, et, par leur austérité, par leur union fraternelle, oiTraient l'image d'une véritable congrégation. Bientôt cette congrégation se répandit dans tout le monde romain, et perdit forcément ce caractère primitif. Alors on vit des hommes plus zélés que les autres chercher à établir une petite communauté dans la grande, et même une religion particulière dans la religion commune, si l'on veut conserver au mot religio son acception propre, celle de pratique ou de rite. Ils devaient, au reste, accaparer ce mot pour eux et s'intituler, dans la suite, les religieux; les ordres monastiques devaient s'appeler des religiones. Vinrent les persécutions, les désordres et les scandales de la décadence romaine, les symptômes d'une dissolution intérieure de la société et les menaces de l'invasion étrangère. Alors il se forma de véritables courants d'émigration, allant chercher au loin, en dehors de ce monde pourri et de ses lois oppressives.
Quelque coin écarté Où de prier en paix on eût la liberté.
La haute Egypte, échappant par la distance^et par ses con-
dilions naturelles à rinfluence de la capitale, à sa législation, à sa police, offrit un asile à tous ceux qui, pour un de ces motifs ou pour un autre, voulaient fuir le commerce des hommes. Ils y vécurent d'abord isolément, dans les cavernes ou dans des cellules grossièrement bâties ; de là leur nom de monachi {de [xôvo;, seul). Mais bientôt ils s'y trouvèrent si nombreux, les cellules devinrent si voisines les unes des autres, que quelques initiateurs, et avant tous saint Pacôme, entreprirent de leur faire adopter un genre de vie uniforme , une règle et des exercices communs; et l'amour de Dieu, qui avait dit : « Là où vous serez rassemblés deux ou trois en mon nom, je serai avec vous, » soumit en un clin d'œil à la discipline ces poursuivants de la perfection chrétienne. Les moines devinrent des cénobites (de xotvo'êtov, communauté); et cette transformation de la vie monastique proprement dite en vie cénobitique se manifesta vers le commencement du iv" siècle : seulement le nom de moine et ses. dérivés subsistèrent, avec un sens plus ou moins altéré. Un peu plus tard, saint Basile, le grand législateur du monachisme primitif, le saint Benoît de l'Orient, corrigea ou compléta la règle de saint Pacôme. Attirés par les récits merveilleux qui commençaient à se répandre sur la vie des Pères du désert, sur leur étonnante vertu, sur les admirables phalanstères chrétiens organisés autour d'eux , la foule des pénitents , des faibles , des désolés , et tous les aspirants à la vie parfaite affluèrent chaque jour davantage dans les refuges de la Thébaïde ou de la Palestine. On n'y vint plus seulement des contrées voisines : on y vint de tout l'Occident ; on y vint surtout des pays directement menacés ou déjà envahis par les barbares. La voix puissante de saint Jérôme y appela une quantité de Romains et de Romaines. Le pèlerinage de Jérusalem, déjà très fi^équenté, contribua également à faire connaître dans toute la chrétienté ces tranquilles retraites; et, tandis que le port d'yElia Capitolina devenait l'asile des fugitifs italiens qui ne voulaient pas re-
ClIAriTRE III
noncer au monde, le couvent de Bethléhem se remplissait d'émigrants ou de pèlerins dégoûtés des tristesses de leur temps '.
Et voilà comment, tout d'un coup, la Rome impériale apprit cju'il existait là -bas, protégées par la double barrière de la mer immense et du désert enflammé, une société indépendante de la sienne, de vastes cités on ses gouverneurs ne trônaient pas, des sujets de l'empire échappant à sa domination. Cela se pouvait-il? Gela était-il tolérable? Parmi ces moines, il y avait des hommes valides: il y avait des riches, propres à ces fonctions municipales, à ces curies, à ces décurionats que chacun redoutait comme une servitude atroce, mais que la loi condamnait leur classe à remplir; il y avait des enfants du peuple solidement constitués, pouvant faire d'excellents soldats. Nous connaissons ce raisonnement; mais remarquons ce qui va s'ensuivre. Les ariens, les philosophes de l'époque, obtiennent d'abord d'un gouvernement faible, de l'empereur Valons, un décret enjoignant au comte d'Orient de fouiller les solitudes de la Thébaïde et d'en arracher, pour les ramener à leur corvée civique, ces déserteurs, ces fainéants (les mots y sont) qui se dérobent à leurs devoirs ^ Puis une seconde ordonnance du même prince arrête que les moines seront tenus de remplir le service militaire. Aussitôt on viole la paix sacrée des monastères ; on enlève les serviteurs de Dieu afin d'en faire des serviteurs de César ; et pour ceux qui refusent d'endosser la chlamyde, il y a un moyen très efficace : on les assomme tout simplement à coups de bâton, les fusils n'étant pas encore inventés. La ville de Nitrie, au témoignage de saint Jérôme, en vit immoler un grand nombre pour ce motif et par ce procédé. Les magistrats romains ajoutent à
• Am. Thierry, S. Jérôme, p. 466. = ^ Quidam ignavix sectatores , desertis civitalum muneribus, captant solitudines ac sécréta, et specie religionis cum cœlibiis monazorttum congreganiur. Hos igitur... erui c lalehris... mandavimus . (Cod. theod , lib. XlI,tit.I, leg. 03.) Monlalemhei t , op. cil., 1, H4.
ART GOTHIQUE (XIV" SIÈCLE) ÉCOLE ITALIENNE
<( Saint Martin quittant le service militaire. » Un jour, en l'an 341 , pendant la guerre de Constant contre les Francs et alors que l'armée romaine campait aux environs de Worms, Martin alla solennellement trouver l'empereur. Le saint se considérait déjà comme moine et n'ignorait pas que l'état militaire était interdit aux moines : « Jusqu'à ce jour, dit- il au prince, je vous ai servi comme soldat; (( souffrez que désormais j'aille servir Dieu. Je suis soldat du Christ, et il ne m'est « point permis de me battre. » Comme on était à la veille d'une bataille, l'empereur railla le saint et attribua cette démarche à la lâcheté. Martin s'offrit alors à marcher sans armes àla rencontre desbataillons ennemis; mais il n'eut pas besoin de fournir cette preuve de son courage, et les Francs se rendirent le lendemain matin avant le combat. Constant permit alors à Martin de se retirer de la milice et d'obéir à sa vocation. (Voy. Sulpice Sévère, Vita sancli Martini, h, et, dans le présent livre, la p. 106.)
Peinture murale de Simone Memmi (1284-1344), dans l'église inférieure d'Assise.
Dessin d'Édouard Garnier , grave par Rousseau.
la sévérité de la loi les rigueurs de leur interprétation particulière; ils ont leur chemin à faire, leur avancement à gagner : ils traquent donc les moines de tous côtés, ils les battent, ils les enchaînent. Rien à dire; tout cela est légal. Mais attendons; voici la plèbe qui s'en mêle à son tour, la plèbe, excitée par l'exemple des autorités, qui l'ont mise en goût. Voici des bandes sans aveu, sans commission d'aucune sorte, qui enfoncent les portes des couvents, qui envahissent les cellules, qui jettent les moines dehors, et chacun de ces émeutiers de se vanter ensuite d'avoir porté les premiers coups, d'avoir fait la première dénonciation. « Il est intolérable, disent-ils, de voir des hommes libres, sains, dispos, maîtres de toutes les joies de ce monde, se condamner à une vie si dure et si révoltante'. » Sus donc à ceux qui ne veulent pas être semblables à nous! qu'un les tue; qu'on les condamne aux mines, à la déportation; enfin qu'on « fasse flamber » leurs couvents, et eux avec. Tout cela se passa à la lettre en Égypte, à Nitrie, à Alexandrie , sous les règnes de Constance et de Valons , qui étaient des princes chrétiens, et ce qu'on appelle aujourd'hui des honnêtes gens.
Pendant ce temps-là, les moines assez heureux pour échapper à la persécution priaient et méditaient; ils se macéraient pour appeler la miséricorde divine sur ce monde condamné; ils formaient des novices, ils faisaient des saints. Mais, lors même que la paix extérieure leur était laissée, la paix intérieure leur manquait encore bien souvent. De terribles tentations les assiégeaient. Tel était le prestige exercé par la vie de la capitale, tel était l'empire des habitudes de plaisir, de luxe ou de confortable contractées dans la fréquentation de Rome par la plupart des sujets romains, l'éclat de ses jeux et de ses cérémonies, l'odeur de volupté qui se dégageait de toute sa civilisation matérielle, qu'après avoir
' Muntalembert, les Mobvs d'Occident, I, 115.
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trempé ses lèvres à la coupe de la grande prostituée, Ton demeurait comme ivre ; et ceux qui avaient la force de fuir, les fumées de cette ivresse les poursuivaient jusqu'au bout du monde. Il faut voir saint Jérôme, cet homme austère, cet ascète affaibli par les mortifications, lutter avec l'énergie du désespoir contre ces souvenirs troublants, et, môme au fond de sa cellule, subir encore, malgré lui, l'influence délétère de la corruption païenne. Il faut l'entendre décrire, dans son magnifique langage, ces violents combats de l'âme. « Hélas! s'écrie-t-il, j'avais le visage pâli par les jeûnes, et mon âme se sentait brûlée des feux de la concupiscence dans un corps déjà refroidi. Ma chair était déjà morte, et les passions bouillonnaient encore en moi. Ne sachant plus où trouver du secours, j'allais me jeter aux pieds de Jésus, je les arrosais de mes larmes, je les essuyais de mes cheveux, et je m'efforçais de dompter cette chair rebelle par des semaines entières d'abstinence'. » C'était en vain; les impressions de sa jeunesse, avec l'image de la grande ville, renaissaient toujours dans son esprit. De pareils faits montrent bien que Rome et son empire étaient incompatibles avec l'idée chrétienne, qu'ils étaient devenus l'antichristianisme; mais ils prouvent également combien l'ombre du cloître était utile pour rectifier la vue et calmer l'ardeur des passions, combien l'état monastique était nécessaire pour retremper les âmes et régénérer la société.
Donc , il fallait que ce bienfait fût étendu à tout l'univers chrétien, et Dieu ne pouvait plus longtemps en priver l'Occident. On attribue généralement à saint Athanase, évêque d'Alexandrie, l'introduction du monachisme dans cette partie de l'empire romain. Du moins ce pontife, étant venu à Rome en 3'iO pour se défendre contre les calomnies des ariens, y répandit, croit-on, la notion et le goût de la vie des solitaires orientaux, et y présenta deux de ces humbles
1 S. Jérôme, cp. 18.
ascètes, venus avec lui'. Il est possible, en effet, que la grande ville n'eût pas encore contemplé de ces figures vénérables, qui la charmaient et la scandalisaient à la fois (car, tandis que leur aspect gagnait à Dieu certaines âmes d'élite, le peuple, et surtout les païens, les ariens, poursuivaient les moines en leur reprochant leur tenue misérable ^) ; toutefois, depuis assez longtemps déjà, elle les connaissait de réputation , car les pèlerinages et les émigrations dont j'ai parlé avaient commencé bien plus tôt. Dans ses murs même, elle avait vu une noble pénitente, sainte Aglaé, mener la vie claustrale; elle avait vu la fille de Constantin fonder un couvent de femmes au-dessus du tombeau de sainte Agnès. Les récits de l'évèque d'Alexandrie et les preuves vivantes qu'il amenait n'en firent pas moins, comme le dit Montalembert, l'effet d'une révélation. Ces moines, dont le nom était déjà ignominieux chez les païens comme chez les pseudo- chrétiens de l'époque, deviiirenl tout à coup l'objet d'un pieux engouement chez les autres; et ce mouvement de réaction devait s'accuser bien davantage après la publication par Athanase de la Vie de saint Antoine, le patriarche de la Thébaïde, ouvrage qui acquit aussitôt « la popularité d'une légende et l'autorité d'une confession de foi^ ». Rome et ses environs se peuplèrent de monastères; toute l'Italie centrale en posséda bientôt, puis Verceil, puis Milan, puis les îles de la Méditerranée, Capraja, la Gorgone, puis la cité africaine d'Hippone, où son immortel évêque en créa deux pour lui et ses clercs ; et, tandis que de nouveaux courants d'émigrés se formaient vers la Palestine, les premiers cloîtres de l'Europe s'emplissaient de patriciens et de nobles matrones.
Le tour de la Gaule allait venir. Il était venu déjà ; car, même si on laisse de côté, comme n'ayant pas précisément le caractère monastique, certaines associations religieuses
' s. Jérôme, <•/). 10. Montalembert, op. cit., I, 139. = S. Jérôme, ep. 22. Salvien, de Gubern. IJei, Vlll, 'i. = 3 Montulembrrt , op. ct<., I, 141.