CHAPITRE I
de son œuvre, si l'on ne jetait préalablement un coup d'œil sur l'état religieux et moral de la Gaule au moment de son apparition. On a vu surgir, à notre époque, des théories singulières, d'après lesquelles le christianisme n'aurait été nullement nécessaire pour arrêter l'humanité sur la pente de la décadence. 11 s'est élevé je ne sais quelle école paradoxale et sceptique, plus osée que toutes les précédentes, affirmant que la théodicée et la morale chrétiennes n'ont rien introduit de nouveau dans le monde, qu'il valait autant croire à Jupiter qu'à Jésus-Christ, et que la philosophie païenne eût suffi à contenir les débordements du vice, à faire pratiquer la vertu, à sauver la civilisation menacée. Tous les cultes se valent : telle est la formule spécieuse du rationalisme nouveau , formule d'autant plus perfide qu'elle ne va pas jusqu'à Talhéisme déclaré. C'est donc la base fondamentale de la religion révélée, c'est son utilité, c'est sa nécessité à laquelle on s'attaque aujourd'hui. 11 ne s'agit plus de tel ou tel dogme, de telle ou telle institution catholique. Les masques tombent : on demande compte, non plus au catholicisme, mais bien au christianisme, de son existence; on lui conteste sa raison d'être. Et pourquoi, au fond, ce méchcînt procès , pourquoi ces sympathies mal dissimulées envers les idées païennes, sinon, hélas! pour la raison qui faisait chérir aux païens d'autrefois des superstitions dont ils reconnaissaient eux-mêmes l'absurdité, parce que leur culte, suivant un mot profond d'Ozanam, laissait la paix aux vices ^ ? Toute la définition du paganisme antique et du néo-paganisme moderne est là : l'un et l'autre sont chers à leurs adeptes parce qu'ils sont la licence ; le christianisme leur est odieux parce qu'il est le frein. Ils ne se rendent peut-être pas bien compte de ce phénomène psychologique, qui se passe dans la région la plus inaccessible
Civilisaiion au \' siècle, I, 141.
des cœurs ; mais il est d'autant plus réel qu'il n'est pas tangible. Et voilà pourquoi aussi l'Evangile, après avoir rencontré des obstacles si formidables, exerça une si profonde et si salutaire influence sur la société. « On ne civilise vraiment les âmes, a dit le même auteur, qu'en s'assurant des consciences : c'est là, c'est dans ce fond de la nature humaine qu'il faut vaincre le premier de tous les désordres, celui des passions'. » Le paganisme, sous une forme quelconque, était-il réellement compatible avec le relèvement de l'humanité, avec le progrès social? Où en était-il, et où menait -il le monde? Que lui doivent, en bien ou en mal, les nations modernes, et particulièrement la nôtre? L'examen de cette question sera, il me semble, la meilleure manière de prouver le bienfait de la religion chrétienne. Après avoir fait ressortir la grandeur de ce bienfait, je montrerai comment il n'était pas encore étendu à toutes les populations de la Gaule, et comment il devenait d'une urgence extrême qu'il le fût à l'époque de saint Martin : de là le caractère éminemment opportun et providentiel de sa mission.
Prenons d'abord l'idolâtrie celtique ou le druidisme. L'ordre des temps lui donne la première place, et c'est aussi à cet adversaire, ou du moins à ses restes, que le célèbre apôtre aura à livrer ses plus rudes combats chez les paysans de la Gaule. Le celticisme semble, d'ailleurs, devenu une des manies de notre siècle. Non seulement une sorte d'amour-propre national, fort mal placé en tout cas, mais encore l'esprit de parti s'en sont emparés comme d'une arme. On a été jusqu'à voir dans la Révolution une revanche des descendants des Celtes contre les fils des Francs, dans le tiers état la véritable nation gauloise, et dans la noblesse les anciens envahisseurs du sol : comme si quatorze cents ans de fusion et de croisements n'avaient pas effacé toute
' Ozanam, Etudes germaniques , I, 348.