CHAPITRE I
espèce de trace d'une division semblable ; comme si , dès l'époque carolingienne, la distinction des races n'avait pas disparu, et dans le langage, et dans les mœurs, et dans la législation! De nos jours surtout, la cause celtique a été bruyamment plaidée dans un volumineux ouvrage qui, dès le principe, a obtenu un succès étonnant. Si l'on en croyait son auteur, l'organisation de notre société, nos mœurs, nos idées religieuses, notre génie national, tout nous viendrait des Celtes. Si nous avons quelque chose de bon dans notre civilisation, c'est que nous sommes leurs fds. Ils avaient bien quelques usages barbares ; mais « leur âme était grande; les femmes, chez eux, étaient belles et sages; les hommes, généreux et envahissants, sensibles, etc. » Comptons-nous quelques héros dans notre histoire? Ceux-là sont des Gaulois pur sang. Sainte Geneviève est une druidesse détournée de sa vocation. Jeanne d'Arc est l'héritière de Velléda. Saint Martin lui-même, l'adversaire acharné des superstitions druidiques , est « aidé par l'esprit de l'ancienne Gaule' ». Ce singulier évangile a fait de nombreux disciples. Tous ne sont pas allés aussi loin que le maître ; quelques-uns ont pris une allure plus scientifique : nous avons eu successivement une archéologie celtique, une philologie celtique, une théogonie celtique; nous possédons une revue celtique. Et pourtant qu'y a-t-il au fond de toute cette doctrine? Depuis longtemps l'Académie française l'a jugée. Dès 1856, M. Villemain, parlant au nom de cette docte compagnie, s'exprimait ainsi dans le rapport même qui expliquait le prix décerné à M. Henri Martin : « Ici tout manque au paradoxe, le témoignage des faits, la logique des conséquences. Le druidisme n'a pas servi de modèle à la constitution de notre Église; il ne portait pas dans son sein l'idée de la France ; il ne s'est pas retrouvé
1 Henri Martin, Hist. de France et Uisl. populaire, passim. Cf. H. de TÉpinois, Critiques el réfutations , p. 18, 39. 41 , etc.
jusque dans l'héroïsme de notre moyen âge '. » Et tout récemment, dans une séance orageuse de l'Académie des sciences morales et politiques, nous avons entendu proclamer une sentence non moins sévère contre les théories relatives au droit social des anciens Gaulois. D'après le procèsverbal, M. Giraud « regarde comme chimérique la plus grande partie de ce qui a été écrit depuis bien des années sur les institutions celtiques. Il faut avoir, selon lui, méconnu toutes les règles de la critique historique pour se flatter d'avoir retrouvé la filiation du droit et des coutumes de la Gaule. Ceux qui, comme Laferrière et d'autres esprits d'ailleurs éminents, ont cru pouvoir reconstituer cette société antéhistorique , ont été dupes de leur imagination. Sur quatre lignes de César, ils ont bâti tout un système, et César lui-même ne pouvait rien savoir de ce dont il parlait ». En vain le zélé patron des Celtes, connue l'Académie appelle M. Henri Martin, a-t-il répondu en invoquant les monuments celtiques, les romans de la Table Ronde, et par cette phrase contenant la formule déjà très adoucie de sa doctrine : « Nous sommes des Gaulois romanisés, mais très peu ou point germanisés. » Plusieurs de ses collègues lui ont répliqué par des arguments triomphants : le druidisme, avec ses pratiques monstrueuses, avait été prohibé par la loi romaine ; la domination de Piome l'avait détrôné; le christianisme, venu ensuite, en a balayé les dernières traces , et la société celtique n'a pu exercer aucune influence sur la formation de la société française. Il n'est pas jusqu'aux fameux dolmens,, auxquels l'apôtre du celticisme se rattachait comme à une planche de salut, dont la base n'ait été ébranlée. On a été, dans la même séance, jusqu'à les déclarer apocryphes; et effectivement la science contemporaine croit y avoir reconnu les vestiges d'une race antérieure aux Gaulois , race primitive , autochtone , sur
1 Rapport sur les concours de 185C (séance du 26 août 1856).
laquelle nous ne savons absolument rien'. Le célèbre écrivain n'a-t-il pas avoué, d'ailleurs, dans son Histoire même, que « nous ne connaissons la loi druidique que par les témoignages incomplets et superficiels do quelques auteurs grecs ou latins, et qu'on ne peut faire remonter avec certitude jusqu'aux druides primitifs les fastes obscurs des traditions irlandaises-»? Il n'est donc même pas besoin de recourir aux savantes dissertations de Guérard, de Pardessus, de Klimrath sur l'entière absorption des coutumes galliques par la civilisation romaine. Habemus confUentem rcum.
Avons -nous, d'ailleurs, beaucoup perdu à cette disparition de l'élément celtique dans l'ordre politique et social? Le peu que nous en connaissons nous permet d'en juger. Une confédération de tribus dirigées chacune par un chef distinct, avec une assemblée pour discuter les intérêts communs en temps de guerre, ce n'est point l'idéal d'une nation forte. La puissance absolue du père sur les enfants, la polygamie permise aux grands personnages, ce n'est point l'idéal de la famille. Et quant à la communauté de biens entre les époux, qu'on a voulu rattacher aux usages des Celtes, sur la foi d'un mot échappé à César, on sait aujourd'hui qu'elle provient en droite ligne du droit coutumier ou de la législation germanique, c'est-à-dire du tiers des acquêts accordé par elle à l'épouse ^ Donc, l'influence des lois celtiques sur les nôtres non seulement a été nulle ou à peu près, comme l'a dit M. Giraud, mais eût été funeste. La langue même des Gaulois ne paraît point à regretter; et si la grande majorité des Français tient d'eux le sang, c'est-à-dire le physique, le tempérament, les aptitudes, les traits principaux du caractère, depuis la bra-
1 V. les procèsr verbaux de l'Acaclémie des sciences morales et politiques, dans le Journal officiel, des 26 mars, 10 avril et 8 mai 1879. = 2 Ilist. de France, 1, 46. = 3 V. le cours de droit féodal professé à l'École des Chartes par M. Ad. Tardif.
voure guerrière jusqu'à cette légèreté qui frappait déjà les Romains, il y a dans ce legs de la nature un mélange de bien et de mal auquel on ne saurait non plus rapporter la grandeur de notre nation.
Venons maintenant à la religion : c'est le point essentiel de notre enquête. Sans doute, le druidisme, malgré ses rites abominables, avait un côté moins sensuel que le paganisme des Grecs et des Romains. La religion celtique ne s'était pas formée, comme celle des peuples de rOrient ou du Midi, sous l'influence d'un climat voluptueux et brillant, mais au milieu des forêts profondes et de la brume de nos vallées. Au lieu d'avoir pour base le culte de la force ou de la beauté humaines, elle reposa sur le culte des forces ou des beautés de la nature. Les Celtes, venus des régions orientales à une époque très reculée, comme tous les rameaux de la race japhétique, en avaient apporté les débris de la révélation primitive : la croyance à un Dieu tout- puissant, unicpic, et à l'immortalité de l'âme. Mais, conmie tous les peuples abandonnés à eux-mêmes et séparés du tronc commun, comme les barbares du Nord et les sauvages de l'Amérique, ils avaient très vite perdu ces notions fondamentales, ou du moins, grâce à l'éloignement du flambeau divin, qui ne brillait plus que sur un petit coin de la terre, elles s'étaient obscurcies et mêlées de bonne heure à une foule de superstitions. 11 nous est impossible de connaître bien exactement la religion des Celtes, par la môme raison qui nous empêche de connaître l'organisation de leur société ou leur législation, à savoir la pénurie des témoignages. Ils n'ont rien écrit par euxmêmes, soit que l'écriture ait été proscrite par leurs prêtres, soit qu'elle ait été répandue très tardivement dans leur pays; et le petit nombre des écrivains grecs ou latins qui nous ont parlé d'eux ne pouvait savoir que d'une manière vague et superficielle tout ce qui concernait un culte aussi mystérieux. Cependant les renseignements que ces
derniers nous fournissent, joints aux traditions conservées dans les siècles suivants et aux inductions que l'on peut tirer de l'histoire des missions chrétiennes en Gaule, jettent plus de lumière sur l'état de la religion que sur celui des institutions civiles. Ainsi ils suffisent pour nous montrer que les deux grands dogmes primitifs dont je viens de parler s'étaient corrompus d'une façon notable chez les populations celtiques.
Leur immortalité de l'âme, d'abord, ressemblait bien plus à la théorie de Pythagore qu'à notre croyance chrétienne. « Les Gaulois, dit Pomponius Mêla, remettaient le règlement de leurs affaires à l'autre monde, et passaient des marchés payables aux enfers » — « Leurs druides, ajoute César, cherchent à leur persuader que les âmes ne périssent pas, mais qu'elles passent d'un être à Vautre, et cette idée leur ôte la crainte de la mort -. » — « Selon vous, dit de son côté Lucain dans une invocation aux druides, les ombres ne descendent pas dans l'empire silencieux de l'Érèbe ni dans les pâles royaumes de Pluton. La mort n'est qu'un passage entre deux existences '\ » Sans doute, cette croyance vaut mieux que la désolante doctrine des matérialistes romains, que Salluste exprime ainsi dans son discours sur Catilina : « La mort est la fin de tous les maux. Après elle, il n'y a plus ni joies ni douleurs"*. » Cependant c'est la métempsycose pure ; c'est l'idée de la transmigration des âmes, si répandue dans l'antiquité depuis les confins de l'Orient septentrional jusqu'à ceux de la Grande-Grèce. Nous sommes loin de l'enseignement si pur et si moral prôné par Jean Reynaud et son école. Tout au plus peut-on conclure d'un autre passage de Lucain qu'il y avait entre le système pythagoricien et le système druidique une différence de détail. Le poète latin prête aux druides
1 Pomp. Mêla , liv. III. = 2 Dell. Gall., VI , 1 '1. = 3 Pharsale , liv. I , vers 439. = " Calil., 61.
une formule d'après laquelle l'àme conserverait son individualité dans ses éternelles pérégrinations :
Régit idem spiritus artus
Orbe alio i.
Selon Pythagore, au contraire, elle s'absorberait, après chaque existence, dans l'âme universelle. Mais c'est là une simple nuance. Et, d'ailleurs, ces renseignements sont encore bien vagues. César, le seul des auteurs cités qui ait vu de près les Gaulois, est môme moins affirmatif que les autres. Nous l'avons entendu : « Les druides cherchent à leur persuader que les âmes ne périssent pas. » Ce n'était donc point, dans tous les cas, une croyance bien générale ni bien enracinée chez le peuple.
Nous trouvons encore une trace de la même doctrine dans le chant du barde Taliésin, qu'on prétend remonter au vi" siècle. Ce chant est originaire de l'île de Bretagne, et sans doute du pays de Galles. Il n'est pas du tout sûr qu'on puisse tirer de l'état de choses établi dans ce pays vers l'an 500 des inductions certaines sur celui qui régnait en Gaule au i'"' ou au siècle : la parenté des races est un motif insuffisant, et mille circonstances, sans compter la séparation profonde que créait alors la mer, le séjour prolongé sur une terre différente, avaient pu détruire la communauté de mœurs et d'idées existant primitivement entre les Gallois et les Gaulois. Mais plaçons-nous, pour un moment, au point de vue des celtistes les plus fervents ; acceptons leurs autorités. Que nous apprend ce fameux chant , oii l'on prétend retrouver « un des monuments les plus authentiques des doctrines druidiques sur les origines et les fins de l'homme? » Si nous traduisons en style clair le passage embrouillé, et cependant empreint d'une certaine poésie sauvage, oh est effleuré ce grave sujet, nous y lisons sim-
' Phars., liv. I, vers 437.
plenient que l'àme humaine voyage d'existence en existence et se perfectionne plus ou moins en route. Les auteurs de la Cité gauloise, qui ont reproduit ce fragment, ne peuvent s'empêcher de reconnaître là « l'expression d'une grossière métempsycose et d'un illuminisme barbare' ». Ils comparent ce fragment avec la célèbre vision de saint Paul ^ et cette seule comparaison suffit à faire voir combien les idées de FApôtre sont plus saines, plus élevées, plus morales. On pourrait entreprendre beaucoup de rapprochements de ce genre : le résultat serait toujours le même. On découvrirait, par un hasard impossible, tout un livre contemporain exposant en détail la doctrine celtique : il n'en sortirait, je l'affirme à coup siir, que la démonstration surabondante de l'infinie supériorité des dogmes chrétiens.
Parlons de la croyance en Dieu. Peut-être, à l'origine, la principale divinité gauloise, Hésus, ne partagea-t-elle avec aucune autre son sceptre imaginaire. Peut-être son règne constitua-t-il une courte transition entre le monothéisme et le polythéisme. Mais ce sont encore là des conjectures; et ce qu'il y a de sûr, d'incontesté, c'est que la pluralité des dieux , avec toutes ses conséquences déplorables, était admise au moment de la conquête romaine, et sans doute depuis longtemps déjà. Un autel gallo-romain, découvert en 1711 sous le chœur de Notre-Dame de Paris, et dédié à Hésus par les nautoniers de Lutèce, nous atteste que cette divinité était encore adorée sous le règne de Tibère. On l'appelait, au temps de César et de Lucain, le « seigneur des chênes », et on lui rendait, au fond des forêts, un culte sanglant. Elle avait dû représenter primitivement le dieu suprême, le Jupiter des Grecs et des Ro-
1 La Cilé gauloise, par Bulliot et Roidot , Aulun , isT'.t, iii-S», p. 239 et suiv. .l'emprunte à celte remarquable étude , qui imius duiinc ^'i peu près les dernières conclusions de lerudition contemporaine sur la malière, quelques détails relatifs à la religion des Gaulois. Le lecteur curieux y trouvera des indications beaucoup plus abondantes. = 2 Ep. I ad Cor.
mains ; mais elle n'était plus dès lors que le premier sujet d'une troupe nombreuse, et encore était-elle déchue de sa grandeur au point d'avoir laissé moins de traces que toutes les autres. La supériorité lui était disputée, dans certaines contrées de la Gaule, par Bélen ou Belenus, le dieu du feu, ou l'Apollon celtique. Celui-là paraît une importation de l'antique idolâtrie orientale. Son nom rappelle à la fois la racine sanscrite G'val (brûler, éclairer) et le fameux Bel ou Baal des Syriens. Il avait engendré un féminin, Belisama, qui s'est perpétué dans plusieurs vocables géographiques de notre pays : Bellème, Blisme, Blesme, etc. Belisama, devenue peu à peu l'analogue de Minerve, était donc honorée dans ces localités. Un autre dérivé, Bcle?ia ou Belna, aurait, d'après quelques auteurs, donné son nom à la ville de Beaune, oîi l'on a retrouvé des vestiges du culte de Belenus. Ce dieu avait un temple à Bayeux, et ce temple était encore desservi au iv" siècle par les rejetons d'une ancienne famille de druides, dont un membre, la célèbre Hébidie, se fit alors chrétienne et entretint avec saint Jérôme une correspondance intéressante. Mais le sanctuaire principal de Bélen était sur la montagne qui portait son nom , près de Biom en Auvergne. Saint Martin passa en ce lieu ; Grégoire de Tours nous en parle, et son savant commentateur, M. Longnon, le place au village actuel de Saint-Bonnet (Puy-de-Dôme)'. Cette divinité gauloise est celle qui laissa le souvenir le plus persistant; car, au xni" siècle, Albert le Grand mentionne encore, parmi les objets servant aux magiciens de son temps, des images de Bélen, avec celles d'Hermès et de Vénus. Il y avait ensuite Teutatès, correspondant à Mercure. On l'appelait aussi Ogmius, et l'on vénérait surtout en lui le dieu du lucre, de la parole, des voyages, le conducteur des âmes dans l'autre vie. Lucien, dans un de ses dialogues , le représente « avec la massue et
1 Grég., Glor. Confess., 5; Longnon, Géographie de la Gaule au w siècle, p. 49L