CHAPITRE III
rationalisme obstiné en matière d'iiistoire. Mais il mène encore plus loin : il n'entraîne pas seulement l'inconséquence; il entraîne l'hypocrisie. Vous dites que saint Martin est un homme vénérable ; vous racontez avec une pieuse admiration ses traits de charité envers les petits, ses actes d'indépendance vis-à-vis des grands, et vous ajoutez ensuite, quand vous venez à ses miracles, qu'il répugne de voir en lui un thaumaturge ' ; vous en reproduisez le récit sur un ton légèrement ironique, laissant voir suffisamment que vous n'en êtes point la dupe; enfin vous donnez délicatement à entendre qu'il n'y a là, au fond, que de l'aberration mentale ou du charlatanisme. Jetez donc bas les masques! Si saint Martin, si ses panégyristes sont des insensés ou de vulgaires imposteurs, comme les marabouts d'Afrique, ne venez pas leur décerner l'hommage d'une feinte vénération ni d'une confiance essentiellement variable. Dites franchement ce que vous pensez qu'ils sont; ayez le courage de votre opinion, et rejetez, pendant que vous y êtes, jusqu'à l'existence de Dieu; car admettre Dieu, c'est admettre la possibilité du miracle, et nier le miracle, c'est nier Dieu. Pour nous autres, qui nous sentons dans la logique et dans la loyauté, nous avons le droit de louer tout haut les belles actions de nos saints, et nous avons le devoir de déclarer, quand nous voyons la toute-puissance divine se manifester par leur intermédiaire, quand le récit de leurs prodiges est entouré de toutes les garanties exigées pour les faits ordinaires : Ceci est de l'histoire ^
1 Paul Albert, Variétés morales et littéraires , p. 78. = - Je ne puis résister au désir d'opposer à une théorie trop commune de nos jours les paroles sensées d'un savant allemand, étranger cependant aux croyances catholiques. <i Au xviir siècle, et encore récemment, certains esprits ont voulu expliquer les faits merveilleux en les attribuant à une combinaison de mensonges et de tromperies, au moyen de laquelle les prêtres auraient asservi les laïques et les auraient tenus en lisière. Pour démontrer le caractère insoutenable de cette proposition, il n'y a qu'à ouvrir les œuvres de Grégoire de Tours. Ces écrits respirent la foi et la conviction la plus vive dans la vérité des faits racontés. Le singulier système sacerdotal , qui eût forcé un des évôques les plus célèbres
Comme j'aurai souvent à parler des traits merveilleux qui remplissent la vie de saint Martin sur la terre et sa vie posthume, il était utile de faire, dès le premier, cette déclaration de principe, qui n'exclut nullement la critique véritable et sincère, j'espère le prouver. A partir de ces deux résurrections, qui produisirent une sensation immense, l'humble moine de Ligugé fut appelé fréquemment pour guérir les malades ou secourir les infortunes désespérées. Il reçut dès lors, comme l'indique un mot du narrateur, la qualification d'homme égal aux apôtres : par aposlolis, diront les hymnes sacrées; et Nicéphore, qui émettra la même idée, et tous les hagiographes postérieurs, qui la reproduiront à l'envi, la justifieront par les deux liants faits qu'on vient de lire et par un troisième semblable '. La cellule du moine ressuscité deviendra de très bonne heure un lieu de pèlerinage ; Grégoire de Tours , un des premiers successeurs du puissant thaumaturge, ira s'y prosterner « auprès des barreaux de l'angle où le mort fut rendu à la vie » , car la piété des fidèles avait environné d'un grillage ou d'une balustrade cet endroit à jamais consacré ; et c'est à ce miracle, c'est à cette petite chambre que Ligugé devra, suivant son historien, le privilège d'être jusqu'à nos jours un des sanctuaires les plus fréquentés du Poitou Les autres merveilles accomplies par Martin dans son premier monastère ne nous sont pas connues ; car on ne peut guère ajouter foi à l'anecdote recueillie au xii'' siècle par Guibert de Gembloux, d'après laquelle saint Hilairo, étant venu visiter son disciple dans le lieu de sa retraite, aurait oublié là son sacramentaire, et Martin, après l'avoir accompagné jusqu'à Poitiers, aurait reçu le livre des mains d'un
pt les plus honorés de la Gaule à cacher un aussi puissant levier! Et ce gouvernement secret n'aurait laissé aucune trace! Point de restes de celte littérature ésotérique, qui n'aurait vécu que de trompeurs et de trompés! •> (Locbcli, Aberglaube nnd Wunderglauhe, p. 271 et suiv.) = ' Nicéphore, IX, 16. - Grég., Virt. S Marf., IV, 30. D. Chamard, 8. Martin H Ligugé, p. 48.