CHAPITRE III
nage honorable selon le monde, nommé Lupicin. Des cris de douleur et les gémissements d'une foule en deuil Taccueillirent. Il s'arrêta, plein de sollicitude, et s'informa de la cause de ces lamentations. C'est, lui dit-on, un pauvre petit serviteur de la maison du maître qui s'est arraché la vie en se pendant. A cette nouvelle , il entre dans la chambre où l'on avait déposé le cadavre, il renvoie tout le monde, et, penché sur le mort, il prie un bon moment. Bientôt le visage reprend sa couleur, les yeux se lèvent languissants vers la figure du saint; puis, après un lent effort pour se redresser, le défunt saisit la main de Martin et se met debout devant lui. Et tous deux s'en vinrent ainsi jusqu'au vestibule de la maison, sous les yeux du peuple assemblé'. »
Le narrateur n'ajoute pas un commentaire, et je serais bien tenté d'en faire autant. Quelques remarques sont cependant nécessaires. Le lecteur, sans doute, aura déjà observé la manière de faire du thaumaturge en ces deux circonstances. Sa conduite, ses procédés sont les mêmes. L'amour de son prochain l'émeut d'abord d'une compassion profonde; qu'il s'agisse d'un suicidé, peu importe, il n'en est que plus empressé, parce que le malheur est plus grand. L'humilité lui fait bannir tous les témoins. Puis une foi robuste, cette foi qui transporte les montagnes, fait monter à ses lèvres une prière ardente, longue, obstinée; on dirait qu'il veut violenter la Divinité. Un souffle mystérieux l'avertit : il s'étend, comme jadis le prophète Elisée, sur les membres glacés du défunt. Et cependant le résultat ne se produit pas tout de suite ; il lui faut attendre. Il attend , sans désespérer une minute, et, lorsque sa foi est suffisamment éprouvée, le prodige éclate. Telle sera presque toujours la marche observée dans ses miracles, et ceux qu'il accomplira plus tard du fond de son tombeau seront de même accordés après des instances persévérantes, sou-
1 nia s. Mart., 7 , 8.
IGS
vent après des années de prières. Que d'enseignements dans ces simples détails !
Le caractère authentique du double récit de Sulpice mérite aussi d'être signalé. Toute la communauté de Ligugé d'une part, toute une population de l'autre sont témoins de la résurrection. Un des deux ressuscités raconte lui-même ce qui s'est passé à l'historien ou aux personnes qui le lui répèlent. Celui-ci ne craint pas de consigner dans un livre destiné au public deux traits merveilleux dont les héros, dont les contemporains subsistent encore ; il ne redoute ni les rectifications des assistants, ni les démentis des gens du pays. Tout ce qu'il nous dit ailleurs est d'une exactitude démontrée ; sa parole a une autorité considérable. Mais quoi? des récils de miracles, et de miracles pareils, peuvent-ils donc être authentiques? Ah! voilà le grand point; voilà le nœud de la question. Qu'un écrivain rapporte ce qu'il a .vu ou entendu, ce qu"il tient de première main : ce sera parfait, ce sera la vérité, ce sera l'histoire, tant qu'il ne s'agira point de faits surnaturels. Mais que le même homme, absolument dans les mêmes conditions, reproduise un trait miraculeux : ce ne sera plus que de l'hallucination , de la légende. Si Grégoire de Tours remplit une partie de son histoire de traditions germaniques plus ou moins altérées, la « haute critique » les admettra comme des réalités ; mais s'il entreprend le récit d'une seule guérison opérée au tombeau de saint Martin, la même école ne verra plus chez lui qu'un homme crédule et impressionnable à l'excès, dans son témoignage qu'une absurdité. Ainsi donc, ce n'est plus ici une question de critique historique, quoi qu'on en dise : la saine critique ne saurait employer deux poids et deux mesures; c'est une question d'opinion religieuse. Les idées préconçues détermineront seules la valeur de tel ou tel passage d'un chroniqueur : s'il dit ce qui nous convient, nous le croirons; s'il dit ce qui ne nous plaît pas, nous lui refuserons toute autorité. Voilà où mène le