CHAPITRE IV
Ces deux hommes semblaient s'être partagé la rude tâche de dissiper les ténèbres encore amassées sur la Gaule. Réunis par la Providence pour coopérer de concert à l'exécution de ses mystérieux desseins, ils se choisirent, comme Marthe et Marie, une part différente : au premier l'enseignement populaire, les excursions fatigantes à travers les plaines et les montagnes, la vie active et dévorante du voyageur de Dieu; au second l'enseignement savant, par la plume , l'exposition méthodique des divines vérités , l'éclaircissement de la doctrine. L'un devait surtout travailler à l'enfantement de la première nation catholique, l'autre à la formation de ce foyer séculaire de lumières et d'orthodoxie qui a justement illustré l'Église de France. Et tous deux travaillèrent bien, puisque, grâce à Dieu et malgré tant de bouleversements, le peuple français, le clergé français sont demeurés fidèles durant quinze siècles.
Martin eût, certes, pu succéder à son maître sur le siège de Poitiers. On s'est même étonné qu'il n'y ait pas été porté tout naturellement par le suffrage des populations. Mais son humilité, toujours aussi inquiète, repoussait de bien loin un pareil honneur, et il fallut unir la violence à la ruse lorsqu'une autre occasion se présenta de l'élever à la dignité épiscopale. Trois ans plus tard, l'évèché de Tours vint à vaquer. Aussitôt les habitants de cette ville songèrent à lui. Aucun nom n'était plus vénéré que le sien à cinquante lieues à la ronde ; ses miracles éclatants lui avaient fait une auréole ; en même temps la simplicité de son extérieur et de ses manières le rendait cher au peuple. Les Tourangeaux cherchèrent donc un moyen de l'attirer à eux; mais ce n'était pas une entreprise facile de l'arracher de son monastère, de lui faire quitter pour toujours la communauté qu'il avait eu tant de peine à établir'. Un seul prétexte, à leur avis, pouvait l'amener loin de Li-
' Cum end mouastcrio suo non facile posset. ( Vita S. Mari., 9.)
SAINT MARTIN ÉVÊOUE
giigé : c'était l'exercice de la charité; et cette conviction, répandue chez ceux qui le connaissaient, nous apprendrait à elle seule à quelles occupations il se livrait quand il sortait de sa retraite. Lui dire qu'une créature souffrante l'attendait, c'était pour lui un appât tout-puissant, c'était le prendre par son faible. Un des citoyens de Tours se dévoua donc, et vint se jeter à ses genoux en le suppliant de venir secourir son épouse malade. Martin écouta sans défiance ce personnage, qui s'appelait Rusticius, et se mit en marche. Mais, le long de la route, des troupes d'hommes et de femmes avaient été disposées comme pour un véritable enlèvement. Il se vit peu à peu cerné, enveloppé; on l'emmena ainsi, sous bonne garde, jusqu'à la cité qui le désirait'. Là il ne fut plus question de malade, ou du moins l'historien n'en dit rien; mais une multitude innombrable, assemblée de tous les i)ays voisins , accueillit le pauvre moine, étourdi, confus. Un cri unanime s'éleva : « Martin est digne, Martin est le plus digne ! Heureuse notre Eglise, si un pareil pasteur lui est donné - ! »
Cependant il y avait aussi là des évèques, mandés par la ville pour procéder à l'institution d'un nouveau pontife, et, parmi eux, deux ou trois faisaient mine de résister à cet élan magnifique. Ils trouvaient le candidat trop peu distingué : un air sans noblesse, un habillement sordide, une chevelure mal soignée ^ leur semblaient de mauvais titres à un pareil honneur. Le peuple, mieux inspiré, tourna leurs scrupules en dérision ; en voulant dénigrer un homme aussi recommandable, ils faisaient encore mieux éclater sa vertu, sa modestie. Force leur fut de se ranger à l'avis général; Dieu le voulait! Un de ces dissidents, qui s'était
1 Suhquadam cuatodia ad cioilalcm vsqiir drduritur. (Viia S. Mari., 9.) = - Marlinum episcopatus esse diQnifsnn mii . frlic-ni fore tali Ecclesiam sacerdole. (Ibid.) = 3 Crme deformein. (Ilil'l ) ijih l.|ii. --mis ont compris que ce mot renfermait une allusion à la tonsure miin;isii(|U(\ ou du moins à la chevelure très courte portée par les premiers moines d'Occident.